Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :
Les mondes mettent longtemps à mourir, plus encore à disparaître tout à fait. Ils cohabitent plutôt, se superposent et s'entraînent dans le temps. Ilse prolongent et s'éternisent, par la voix des témoins qui, de récits en conversations, de souvenirs en affabulations, passent le relais, dans un chant en canon qui se perd en échos interminables. Dès l'adolescence, j'ai aimé me trouver dans l'orbe de gens âgés, très âgés parfois, dont la façon de parler, les expressions, les intonations ultérieures d'une autre époque. Il me semblait que, par eux, je pouvais entendre le passé, seule façon de lui donner corps et, partant, de l'imaginer. Le féticisme de ma quête s'accommodation d'approximations. Je me souviens d'un ami de mon père, le critique de cinéma Jean Domarchi, imitant Baudelaire, ou plutôt reproduisant l'imitation entendue de quelqu'un qui avait connu le poète… Baudelaire réincarné dans l'embrasure du salon ! Je vérifie sur Internet : Jean Domarchi est mort en janvier 1981. J'avais, au mieux, treize ans lorsque je l'ai entendu déclamer, mais je jure me souvenir comme ici de sa diction un peu sinueuse, sévère, comme retenue, corsetée, filtrant de lèvres quasi fermées. La Bouche de Baudelaire, sur la photographie de Carjat.
Dans cette traversée avant l'intelligible des couches du temps, je me sens, à bien des égards, tombée en droite ligne et en chute libre du XIXe siècle. Mon père n'avait-il pas lui-même été élevé en partie par sa grand-mère, née en 1867, sous Napoléon III ? Celle-ci, descendante du maréchal Ney, ne chérissait-elle pas le souvenir de ce vieux jardinier de Trianon, vétéran de la Bérézina, qui faisait tournoyer sa cape pour lui montrer comment le maréchal la portrait lors de la retraite de Russie ? Mon grand-père maternel, pas en 1905, n'avait-il pas connu enfant le page de Charles X, alors vieillard cacochyme ? Ces doubles saltos arrivent dans la chronologie me subjuguant. Ils me font penser à la marche du cavalier sur l'échiquier, la plus énigmatique, dont une version possible est : un pas de côté, deux en arrière. Parfois, a soul vie les ramasse, comme celle de mon arrière-arrière-grand-mère, la duchesse d'Uzès (1847-1933), née sous Louis-Philippe et morte à l'accession d'Hitler au pouvoir. Et j'ai un laissez-passer de m'étonner qu'Arthur Rimbaud (1854-1891) et Philippe Pétain (1856-1951), pas en même temps que moi, mais aussi congénères, dans un arc temporaire qui enjambe les débuts du Second Empire et L'après-Seconde Guerre mondiale, ou que la petite-fille de George Sand avait pu témoigner à la télévision en 1961, quatre à-vingt-quinze ans, des déjeuners à la table de sa grand-mère, où elle était assise à côté de Flaubert.
Très tôt, j'ai su remonter le temps sans effort, en me constituant une mémoire par procuration, dépositaire de souvenirs que je n'avais pas vécus. Tout me semblait à portée de main, comme s'il suffisait de jouer à la marelle pour accéder à une époque improbable, atteinte en quelques cas parcourus à cloche-pied. Il n'y avait, au fond, par le truchement de mon père et de son éducation, qu'un degré de séparation entre moi et la société décrite dans À la recherche du temps perdu, univers à l'évidence lointaine, révolu, et pourtant si familier.
Aujourd'hui encore, je ne me lassie pas d'écouter Louis Gautier-Vignal, Paul Morand ou Jean Cocteau, enregistrés par la radio ou la télévision, imiter la voix mélodieuse de Proust – des imitations dont la concordance renforce l'effet de vérité. Les nombreux entretiens avec Celestial, ne confondaient pas la voix au téléphone avec celle de son maître, apportent une indication supplémentaire sur la prosodie proustienne, musicale et légèrement traînante. Et j'eusse été mille fois plus émue d'entendre Proust dérouler sa phrase interminable, même sur un vieux gramophone grésillant, que de saisir sa (supposée) silhouette au vol dans ce petit bout de film de 1904 récemment retrouvé où l'on voit un jeune Il presse son chapeau melon et descend l'échelle de la Madeleine au mariage d'Elaine Greffulhe et Armand de Guiche. Laure Murat, Proust, famille romaine (Robert Laffont, 2023)
Tous les témoins s'accordent sur un fait : Proust parle dans sa langue, mais il y a une différence entre la phrase orale et la phrase écrite. « Sa parole lente et continue. Extraordinaire abondance d'incidentes, mais sans que jamais le fil se perdît », note Jacques Rivière. Une seule phrase et une expression similaire, confirme Paul Morand, « très chantante, qui n'en finissait jamais, pleine d'incidents, d'objections qu'on ne songeait pas à formuler mais qu'il formule lui-même. d'arguties, d'arborescences, tout ça très fluide, très doux « Très doux et en même temps très viril ». Car la voix de Proust, qui roule dans mon oreille de lectrice et de voyageuse à l'intérieur du temps, était « insinuante mais autoritaire ».
Les mondes mettent longtemps à mourir, et encore plus longtemps à disparaître complètement. Ils coexistent, se chevauchent et s'étendent à travers le temps. Ils se prolongent et se perpétuent grâce aux voix des témoins, qui se transmettent le flambeau des récits aux conversations, des souvenirs aux fables, dans un chant canonique qui se dissout en échos infinis. Adolescent déjà, j'aimais être entouré de personnes âgées, parfois très âgées, dont la façon de parler, les expressions et les intonations semblaient venir d'un autre temps. Il me semblait qu'à travers elles, je pouvais entendre le passé, car c'était la seule façon de lui donner forme et ainsi de l'imaginer. Ma quête quasi fétichiste acceptait les inexactitudes. Je me souviens comment un ami de mon père, le critique de cinéma Jean Domarchi, imitait Baudelaire, ou plutôt, répétait l'imitation qu'il avait entendue de quelqu'un qui avait connu le poète… Baudelaire comme une réincarnation sur le seuil du salon ! Je fais une recherche en ligne : Jean Domarchi est mort en janvier 1981. J’avais tout au plus treize ans quand je l’ai entendu réciter, mais je jure me souvenir de sa diction un peu alambiquée, austère, presque retenue, comme si c’était hier, qui s’échappait de ses lèvres presque closes. La bouche de Baudelaire sur la photo de Carjat.
Dans ce voyage temporel presque incompréhensible, j'ai l'impression, à bien des égards, d'avoir fait une chute vertigineuse du XIXe siècle. Mon père n'a-t-il pas été en partie élevé par sa grand-mère, née en 1867 sous Napoléon III ? N'était-elle pas une descendante du maréchal Ney, et ne chérissait-elle pas le souvenir du vieux jardinier de Trianon, vétéran de la Bérézina, qui faisait tournoyer son manteau pour lui montrer comment le maréchal le portait lors de la retraite de Russie ? Mon grand-père maternel, né en 1905, n'a-t-il pas rencontré enfant le page de Charles X, alors déjà âgé ? Ces doubles sauts périlleux chronologiques me déconcertent. Ils me rappellent le parcours énigmatique du cavalier sur l'échiquier, dont le seul mouvement possible est : un pas à côté, deux pas en arrière. Parfois, une seule vie les réunit tous, comme celle de mon arrière-arrière-grand-mère, la duchesse d'Uzès (1847-1933), née sous Louis-Philippe et décédée à l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Je suis toujours émerveillée qu'Arthur Rimbaud (1854-1891) et Philippe Pétain (1856-1951), nés à dix-huit mois d'intervalle, aient été contemporains durant la période allant des débuts du Second Empire à l'après-Seconde Guerre mondiale, ou encore que la petite-fille de George Sand, à quatre-vingt-quinze ans en 1961, ait pu raconter à la télévision les déjeuners à la table de sa grand-mère, où elle était assise à côté de Flaubert.
Dès mon plus jeune âge, je pouvais voyager sans effort dans le temps en construisant une mémoire par procuration qui préservait des souvenirs que je n'avais pas vécus personnellement. Tout semblait à portée de main, comme si jouer au jeu du moulin à neuf suffisait à me transporter dans une époque improbable, accessible en quelques pas seulement. En somme, grâce à mon père et à son éducation, il n'y avait qu'un mince fossé entre moi et la société qui existait à cette époque. À la recherche du temps perdu Il décrit un univers manifestement lointain, passé, et pourtant si familier.
Aujourd'hui encore, je ne me lasse jamais d'écouter Louis Gautier-Vignal, Paul Morand ou Jean Cocteau imiter la voix mélodieuse de Proust à la radio ou à la télévision – des imitations dont la justesse ne fait qu'amplifier la vérité. Les nombreux entretiens avec Céleste, dont la voix fut prise pour celle de son maître au téléphone, témoignent encore davantage de la prosodie musicale et légèrement langoureuse de Proust. Et j'aurais été mille fois plus ému d'entendre Proust lui-même déclamer sa phrase interminable sur un vieux gramophone crépitant que d'apercevoir sa silhouette (supposée) dans l'extrait de film récemment découvert de 1904, où l'on voit un jeune homme pressé, coiffé d'un chapeau melon, descendre l'escalier de l'hôtel Madeleine après avoir quitté le mariage d'Elaine Greffulhe et d'Armand de Guiche.
Tous les témoins s'accordaient sur un point : Proust parlait comme dans son livre ; il n'y avait aucune différence entre ses phrases orales et écrites. « Son débit lent et continu. Une extraordinaire profusion de digressions, sans jamais perdre le fil », observe Jacques Rivière. Une seule et même phrase, confirme Paul Morand, « très chantante, interminable, pleine d'incidents, d'objections qu'on n'avait pas l'intention de formuler, mais qu'on a formulées soi-même. C'était comme une route de montagne qu'on gravit sans jamais atteindre le sommet. De nombreuses digressions qui soutenaient la phrase comme un ballon d'oxygène et l'empêchaient de retomber, pleines d'arguments et d'arbres, le tout très fluide, très lisse. Très lisse et en même temps très masculin. » Car la voix de Proust, qui résonne encore à mon oreille de lecteur et de voyageur du temps, était « indicative, mais autoritaire ». 1
Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.
Remarques- « Un roman qui interroge le pouvoir émancipateur de la littérature, qui est aussi un pouvoir de réconfort et de réconciliation avec la vie. » — Rentrée littéraire 2023 — Durant toute ma jeunesse, j'ai entendu parler des personnages de à la recherche du temps perdu J’étais persuadée qu’il s’agissait de cousins que je n’avais jamais rencontrés. À la maison, les déclarations de Charlus et les piques de la duchesse de Guermantes se mêlaient aux remarques spirituelles entendues à table, sans aucune continuité entre fiction et réalité. Car le monde passé dans lequel j’avais grandi était encore celui de Proust, qui avait connu mes arrière-grands-parents, dont les noms apparaissent dans son roman. Vers vingt ans, j’ai enfin lu À la recherche du temps perdu. Et alors, ma vie a basculé. Proust savait mieux que moi ce que je traversais. Il m’a montré combien l’aristocratie est un univers de formes vides. Avant même ma rupture avec ma propre famille, il m’offrait une méditation sur l’exil intérieur vécu par ceux que les normes sociales et sexuelles rebutent. Proust ne s’est pas contenté de m’éclairer sur mes origines. Il a fait de moi un sujet, un lecteur actif de ma propre vie, en me révélant le pouvoir émancipateur de la littérature, qui est aussi un pouvoir de réconfort et de réconciliation avec le temps. (Traduction de l'annonce de l'éditeur.)>>>