Vél d'Hiv en visage d'enfant : Cloé Korman

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

J'ai des photos de toutes les personnes de cette histoire, sauf de Nathan. Il fait partie des gens dont l'existence est attestée par les administrateurs du génocide : son nom figure sur des lettres de sous-préfets ayant l'honneur d'adresser des listes classées alphabétiquement à leurs supérieurs, sur des registres d'internement dans des camps, et sur des stèles où les mêmes noms ont été rassemblés longtemps après. Mais comme du Dieu des Juifs, comme des parias absolus de l'Histoire, on ne connaît de lui aucune image.

Cloé Korman, Les Presque Sœurs

Je possède des photos de tous ceux qui ont participé à cette histoire, à l'exception de Nathan. Il fait partie de ceux dont l'existence est attestée par les administrateurs du génocide : son nom figure dans des lettres de sous-préfets qui eurent l'honneur d'envoyer des listes alphabétiques à leurs supérieurs, dans les registres d'internement des camps et sur des stèles où ces mêmes noms furent compilés bien plus tard. Pourtant, à l'instar du Dieu des Juifs, à l'instar des parias de l'histoire, aucune image de lui n'existe.

Laurent Joly a récemment publié un compte rendu complet des rafles du Vélodrome d'Hiver – l'arrestation massive de Juifs par les Français et leur déportation vers les camps d'extermination allemands d'Europe de l'Est. 1 Longtemps, la plaque commémorative apposée sur le site, rappelant la collaboration française à la persécution des Juifs en France, a suscité la controverse. Mireille, dix ans, Jacqueline, cinq ans, et Henriette, trois ans, furent déportées à Beaune-la-Rolande (Loiret) en 1942, puis transférées dans un autre foyer du Val-de-Marne. Ces cousines de leur père sont honorées par la présence de Cloé Kormans. Les Presque Sœurs (Seuil, 2022) un visage de retour, l'auteure a écrit le livre alors qu'elle était enceinte, en partie dans le cadre d'une recherche commune avec sa propre sœur Esther dans une forêt enchantée digne d'un conte de fées :

Certaines histoires sont comme des forêts, le but est d'en sortir. D'autres peuvent servir à atteindre des îles, des ailleurs. Il y a tellement de barques ou de forêts qu'elles appartiennent au même bois.

Je ne sais pas de quelle sorte est celle qui commence ici.

Chaque jour, j'ai un fils à la porte d'un immeuble qui se trouve juste en face du « elle », à Paris. Une voix féminine répond. Ma voix est entendue à l'interphone et, sans que j'aie à demander un « plus », la femme dit : « Montez. »

L'immeuble s'ouvre par un portail en métal forgé, sous un visage en pierre ailé et barbu. L'adresse est dans les pages blanches. Si vous regardez toutes sortes d’emblèmes pour trouver quelque chose, il est toujours là.

Elle est souvent revenue. Elle voulait savoir tout ce qu'elle pouvait sur les trois petites filles. Et, bien que la femme les ait connue il ya très longtemps, elle était d'accord pour lui en parler.

Cloé Korman, Les Presque Sœurs

Certaines histoires sont comme une forêt : le but est d’en sortir. D’autres peuvent servir de tremplin vers des îles ou un autre pays. Qu’il s’agisse de bateaux ou de forêts, elles sont faites de la même étoffe.

Je ne sais pas de quel genre il s'agit qui commence ici.

Un jour, ma sœur a sonné à la porte d'un immeuble situé juste en face de chez elle à Paris. Une voix de femme a répondu. Ma sœur a dit son nom dans l'interphone et, sans poser d'autres questions, la femme lui a dit : « Montez. »

L'immeuble s'ouvrait sur un portail en fer forgé, sous lequel se trouvait un visage ailé et barbu sculpté dans la pierre. L'adresse figurait dans l'annuaire. Ma sœur s'attendait à toutes sortes d'obstacles pour le trouver, mais il n'y en eut aucun.

Elle revenait souvent. Elle voulait tout savoir sur les trois petites filles. Et bien que la femme les connaisse depuis très longtemps, elle accepta de lui en parler.

Dans les foyers et les camps, le régime de Vichy a emprisonné des milliers d'enfants juifs – 11 104 selon Serge Klarsfeld – sans que leurs parents sachent où ils se trouvaient. Entre 1942 et 1943, les filles captives étaient solidaires. Le récit se concentre sur six d'entre elles, dont Andrée, Rose et Jeanne ont survécu. Mireille, Jacqueline et Henriette ont péri à Auschwitz en 1944. L'auteure entremêle notre histoire contemporaine et sa propre vie à celle de ces filles, transposant la pandémie de COVID-19 en une épidémie de pauvreté. Ses recherches historiques concrètes, notamment, élargissent la notion de transit des Juifs à la portée universelle du destin des migrants.

Cet été-là, le reflux de l'épidémie nous fait apprécier ce qui d'habitude nous paraît banal, tout en donnant à chaque rencontre, à chaque promenade, un envers invisible et dangereux. Et pour moi, la sensation de bonheur par contraste, d'un répit qui n'est que prêté, est due en surface à la crise sanitaire, mais aussi aux dates de mes rendez-vous avec Andrée. A l'arrivée à la mi-juillet, aux jours anniversaires des grandes rafles de l'été 1942 qui ont embarqué sa mère, ainsi que Chava, Lysora et Biba. A Paris, les combats sont particulièrement concentrés dans les quartiers des deux quartiers de la ville et dans les milliers de personnes un même jour, dans le nord-est de la ville, qui préserve cette identité dans la zone d'accumulation et de passage, où continuent de se relayer aujourd'hui les immigrés subissant différents degrés d'opprobre – ici les juifs, aujourd'hui les Arabes d'Algérie, du Maroc et de Tunisie, les Chinois, et d'autres dont l'arrivée est plus récente encore, au gré des nouvelles guerres et des nouvelles épidémies de pauvreté.

Cloé Korman, Les Presque Sœurs

Cet été-là, l'épidémie nous a fait apprécier ce qui, autrement, paraissait banal, tout en conférant simultanément à chaque rencontre, à chaque promenade, une dimension invisible et dangereuse. Et pour moi, ce sentiment de bonheur né du contraste, d'un répit seulement emprunté, était superficiellement attribuable à la crise sanitaire, mais aussi aux dates de mes rendez-vous avec Andrée. C'était la mi-juillet, l'anniversaire des grandes rafles de l'été 1942, au cours desquelles sa mère, ainsi que Chava, Lysora et Biba, furent déportées. À Paris, les raids visaient particulièrement les quartiers où nous habitons, où des milliers de personnes pouvaient être arrêtées en deux jours, dans ce nord-est de la ville qui a conservé son identité de lieu d'accueil et de transit, où, aujourd'hui encore, des immigrés, plus ou moins déshonorés, continuent d'aller et venir – hier les Juifs, aujourd'hui les Arabes d'Algérie, du Maroc et de Tunisie, les Chinois et d'autres encore, arrivés plus récemment, au gré des nouvelles guerres et des nouvelles vagues de pauvreté.

Korman, descendante et enseignante originaire de Seine-Saint-Denis, poursuit son travail littéraire sur ce que l'on pourrait appeler la littérature franco-juive avec son livre, qui figure parmi les quatre derniers candidats au prix Goncourt de la saison littéraire 2022, comme elle l'avait fait plus récemment dans son essai autobiographique. Tu ressembles à une Juive (2020). Dans le rôle d'Illana Weizman Des blancs comme les autres? (2022) a montré, nous rappelle Kormann, la pluralité des identités juives, dont le déni est une stratégie antisémite. 2 Justine Augier a également fait référence au livre de Korman en 2021 pour montrer qu'une « identité juive, athée, intellectuelle et diasporique » n'est pas très valorisée dans la France contemporaine, dans la mesure où l'antisémitisme n'est pas seulement une haine du culte et des traditions des Juifs, mais aussi de leur intégration et de leur métissage : « La création imaginaire de la matrice israélienne, cette simplification, ce renoncement au pluralisme juif, je considère cela comme un acte antisémite », conclut Augier. 3 Korman lui-même souligne le lien entre l’attribution extérieure de l’identité juive, l’insistance sur la modernité diasporique et métissée de la vie juive et l’expérience littéraire dans cette altérité radicale :

La remarque de ce jeune artiste sympathique, "tu n'as rien à voir avec la joie", est risible soit-elle, me poursuit pourtant à travers les années. Le coup porte, le mot résonne encore dans le gouffre d'une histoire familiale marquée par les persécutions, les bannissements et les exilés. Cette expropriation verbale, je la considère aujourd'hui comme une forme de racisme réalisant qui existe de droit, ou non, au sein d'une communauté dont les contours mériteraient d'être plus flous et plus ouverts. Il me semble indispensable de défendre un judaïsme athée, intellectuel, un judaïsme qui assume son caractère mélangé aux autres cultures, aux autres terres… Il est l'allégorie d'une certaine forme d'étrangeté, pour moi inséparable de l'expérience littéraire : une étrangeté radicale vis-à-vis de la langue et de la société, et qui rend sensibles leur caractère fabriqué et leurs abus. L'étonnement, la honte d'être différent, la solitude qu'on éprouve en lisant Kafka ou Proust, David Grossman ou Philip Roth, je les crois essentiels pour remettre en cause l'arrogance de la culture, le fait que des systèmes symboliques et hiérarchiques prévalent et promus comme s'ils étaient naturels, alors qu'ils sont aussi très souvent des systèmes d'oppression. L'écriture de ces écrivains qui déclinent les avatars de l'étrangeté, l'expérience de l'exil et de la différence, le plurilinguisme, la double culture, ou l'humour juif, dont le ressort est un questionnement des évidences entêté jusqu'à l'absurde, à la vertu de Renvoyer le pays, la nation ou la langue à leur propre étrangeté. A contrario, promouvoir l'image du judaïsme comme religion contraignante et faire des Juifs une communauté clairement née, tout même jusqu'à les identifier mécaniquement à l'État d'Israël, ce renforcement identitaire me paraît en fait une demande de renoncement, une exhortation à effacer la réalité de la Diaspora et de sa puissance critique. Enfin, s'il était vrai, par quelque logique absurde, que je n'étais pas juif, et que mes parents, mes grands-parents dans leur athéisme plus ou moins consommé ne l'avaient pas été non plus, ils auraient pu compter sur d'autres qu'eux pour les désigner comme juifs Et vous verrez les assassins en tant que tels. Le « tu n'es pas vraiment juif » de ce camarade sonnait comme un écho sordide au « vous n'êtes pas français » adressé à mes ancêtres en 1942, assorti de l'obligation de porter l'étoile jaune et d'aller s'inscrire eux-mêmes sur des registres servant à organiser leur extermination.

Cloé Korman, Tu ressembles à une Juive

La remarque de ce jeune artiste si sympathique, « Tu n’es pas vraiment juif », aussi absurde qu’elle ait pu paraître, m’a hanté pendant des années. Le coup est blessant ; les mots résonnent encore dans l’abîme d’une histoire familiale marquée par la persécution, le bannissement et l’exil. Aujourd’hui, je perçois cette dépossession verbale comme une forme de racisme profondément enraciné, existant de jure ou de facto au sein d’une communauté dont les contours devraient être plus flous et ouverts. Il me semble essentiel de défendre un judaïsme athée et intellectuel, un judaïsme qui embrasse sa fusion avec d’autres cultures et d’autres pays… C’est l’allégorie d’une altérité particulière qui, pour moi, est inextricablement liée à l’expérience littéraire : une altérité radicale vis-à-vis du langage et de la société, qui rend palpables leur nature fabriquée et leur instrumentalisation. L’étonnement, la honte d’être différent, la solitude que l’on ressent à la lecture de Kafka ou de Proust, de David Grossman ou de Philip Roth, me semblent essentiels pour questionner l’arrogance de la culture, le fait que les systèmes symboliques et hiérarchiques soient perçus comme naturels et promus, alors même qu’ils sont très souvent des systèmes d’oppression. L’écriture de ces auteurs, qui explorent les avatars de l’altérité, l’expérience de l’exil et de la différence, le multilinguisme, la double culture ou l’humour juif, et dont le moteur est une remise en question obstinée des vérités allant de soi jusqu’à l’absurde, a le mérite de révéler au pays, à la nation ou à la langue leur propre altérité. En revanche, il me semble que promouvoir l’image du judaïsme comme religion unificatrice, réduire les Juifs à une communauté clairement définie, et même aller jusqu’à les identifier mécaniquement à l’État d’Israël, revient en réalité à exiger le renoncement, à nier la réalité de la diaspora et sa force critique. Après tout, si, selon une logique absurde, il était vrai que je n'étais pas juif, et que mes parents et grands-parents, dans leur athéisme plus ou moins total, ne l'avaient pas été non plus, ils auraient pu compter sur d'autres personnes pour les qualifier de juifs et vouloir les assassiner comme tels. Le « Tu n'es pas vraiment juif » lancé par ce camarade de classe résonnait comme un piètre écho du « Tu n'es pas français », adressé à mes ancêtres en 1942, ce qui impliquait notamment le port de l'étoile jaune et l'inscription dans des fichiers servant à organiser leur extermination.

Les sections narratives de Les Presque Sœurs Suivant cette division spatiale tripartite, Montargis est le lieu des familles et de leurs six enfants ; Beaune-la-Rolande, le camp d’internement ; et enfin Paris, le domicile de l’auteure et le lieu des différents foyers des trois filles survivantes. Florence Bouchy situe le dernier projet de Korman. Entre recherche, empathie et autofiction : « La grande réussite de ce texte sobre et pourtant tendre, qui cherche à faire émerger des noms longtemps occultés, réside précisément dans sa capacité à rendre palpable une expérience vécue à hauteur d’enfant. L’auteure ne construit ni n’invente de scènes ou de dialogues. Elle se rend plutôt sur les lieux où ont vécu les fillettes, à Montargis, Beaune-la-Rolande (Loiret) ou Paris, s’appuie sur des témoignages qui lui ont été confiés ou qu’elle a lus, puise dans ses propres souvenirs d’enfance et son expérience de mère, et, sans le dissimuler, “suppose” les émotions et les réactions des petites filles. » 4 Fabienne Pascaud interprète positivement la démarche de Kormann, « sans voyeurisme macabre, avec un style d'écriture délicat et cohérent au niveau d'un enfant, qui est entremêlé de manière ludique de détails concrets - cahiers, stylos, couverts, chansons et déguisements », ce qui lui confère une puissance archaïque et mythique. 5

« Chaumière » (ou « petite ferme » dans le texte original) est le terme employé par les histoires Raul Hilberg pour parler des premières installations destinées aux meurtres de masse à Auschwitz, d'après les essais dans les camions qui se trouvent dans un espace suffisant. « Chaumière » a aussi choisi la même langue dans les villages, dans les terres, dans les forêts. De mon côté, j'aurai la possibilité de recevoir la cave que je boirai, et j'aurai la lisière avec les six enfants qui sont avec moi. Les orphelins sont les héros ou bien, selon la perspective dans laquelle on se place, les proies aisées dans les forêts des contes où ils sont abandonnés, et où seule la ruse peut les sauver. La forêt est l'endroit où se trouvent Hansel et Gretel au même point, dans l'arbre à côté, la cellule ou les deux chaumières n'appartiennent pas à Hilberg. Là, affamés, le frère et la sœur, le petit Hans-Jean-Jeannot et la petite Greta-Marguerite-Margot – la guerre civile a été modifiée selon la date d'arrivée ou la Renaissance en France, en Allemagne, en Pologne, ou dans d'autres régions d'Europe cette forêt –, sont attirés par une maison en pain d'épice qu'ils commencent à croquer sans savoir qu'elle est celle d'une vieille sorcière à moitié aveugle. Comme prévu, elle les capture et les engue à l'intérieur de ces murs sucrés. Elle décide de dévorer Hans, et de se servir de Gretel pour l'assister dans son entreprise de cannibalisme. Elle fait d'elle sa petite servante et la force à porter à son frère, enfermé dans une cage à oiseaux si étroite qu'il peut à peine s'y asseoir et dormir, de quoi le gaver jusqu'à ce qu'il soit suffisamment dodu pour son festin. Tous les jours Gretel entretient l'âtre du four destiné à cuire son propre frère et cuisine les plats destinés à l'engraisser. Mais Hans a compris que la vieille avait une mauvaise vue, et pour lui faire croire qu'il est toujours aussi maigre, tous les jours il tend à ses doigts examinateurs des os de poulet et d'oiseaux morts qui traînent dans la cage au milieu de la sciure et des déjections. Au bout d'un moment, Gretel réussit à pousser la sorcière dans le four et délivre son frère. Elle trouve la clef de la cage et les deux enfants réussissent à s'enfuir.

Cela signifie que c’est contrefactuel. Dans cette forêt-ci, ce sont les enfants qui sont tués. Le reste d'entre moi a aussi deux tendances dans cette histoire, pour un juste tri des arbres entre les arbres et le raconter comme je veux, un rythme que j'ai décidé. Je peux lui jeter des mots pour la maintenir en respect, pour qu'elle se montre et qu'elle morde dans ces leurres plutôt que dans ma propre chaise, et que jamais elle ne m'égorge ni ne m'asphyxie, ni moi ni mes enfants.

Cloé Korman, Les Presque Sœurs

L'historien Raul Hilberg a utilisé le terme « cabane » (ou « petite ferme » dans le texte original) pour désigner les premières installations de massacre à Auschwitz, après qu'elles aient été testées dans des camions qui se sont révélés trop petits. « Cabane » évoque aussi l'image des villages de contes de fées, ceux qui bordent les forêts. J'hésite moi-même à reconnaître la forêt que je vois et à franchir sa lisière avec les six enfants qui m'entourent. Les orphelins sont des héros ou, selon le point de vue, des proies faciles dans les forêts des contes où ils sont abandonnés et ne peuvent être sauvés que par la ruse. La forêt dans laquelle errent Hansel et Gretel est, à un arbre près, exactement la même que celle où se trouvent les deux cabanes décrites par Hilberg. Là, les deux petits Hans-Jean-Jeannot et Greta-Marguerite-Margot, affamés – leur statut marital ayant pu varier selon leur lieu de naissance ou d'arrivée en France, en Allemagne, en Pologne ou dans un autre pays européen lié à cette forêt – sont attirés par une maison en pain d'épice. Ils commencent à la croquer, ignorant qu'elle appartient à une vieille sorcière à moitié aveugle. Comme prévu, elle les capture et les emprisonne entre ses murs sucrés. Elle décide de manger Hans et se sert de Gretel pour l'aider dans son plan cannibale. Elle en fait sa petite servante et la force à lui apporter son frère, enfermé dans une cage à oiseaux si petite qu'il peut à peine s'asseoir et dormir, autant qu'il le faut jusqu'à ce qu'il soit assez gras pour son festin. Chaque jour, Gretel entretient le foyer du four où son propre frère doit rôtir et prépare les plats destinés à l'engraisser. Hans s'aperçut cependant que la vieille femme avait une mauvaise vue et, pour lui faire croire qu'il était toujours mince, il lui présentait chaque jour des os de poulets et d'oiseaux morts, qu'elle touchait du bout des doigts. Ces os jonchaient la cage, mêlés à la sciure et aux excréments. Au bout d'un moment, Gretel parvint à pousser la sorcière dans le four et à libérer son frère. Elle trouva la clé de la cage et les deux enfants purent s'échapper.

Pourtant, chacun sait que cette fin est fictive. Dans cette forêt, ce sont les enfants qui périssent. Mais moi aussi, je peux agiter des os devant cette histoire, la débusquer entre les arbres et la raconter à ma guise, au rythme que je décide. Je peux la bombarder de mots pour la contenir, afin qu'elle se dévoile et morde à ces appâts plutôt qu'à ma propre chair, et qu'elle ne me tranche jamais la gorge, ni celle de mes enfants, ni ne les étouffe.

Cloé Korman a également recueilli, autant que possible, les souvenirs des trois fillettes survivantes. Rose, au moins, a pu être entendue dans une vidéo d'archives, mais, malade, elle ne peut plus répondre aux questions. Andrée, une autre témoin importante, contredit certains de ces récits. Ainsi, le livre de Korman, dédié à la mémoire des trois fillettes disparues, se situe lui aussi au seuil d'une littérature qui confronte le témoignage et le souvenir de la Shoah. À la fin du livre, l'auteure couche ses enfants, range les jouets, pense à tous les enfants morts et laisse la mort comme un dernier mot, mais en négation, comme un lieu de mémoire, comme elle l'avait déjà suggéré dans les premières lignes avec l'image de l'île en contrepoint à la forêt, comme un refuge imaginaire.

J'ai pensé au jambes des enfants morts, immenses et invisibles lui aussi, à l'idée que l'histoire humaine qui se fraye à travers les difficultés de l'enfantement, les abandons, les maladies qu'on ne soi pas, doit compter beaucoup plus d'enfants morts que d'adultes. Que la terre ait pu accueillir beaucoup plus d'enfants morts que d'adultes m'a déboussolée. Je me retrouve rétrospectivement dans mon salon dans l'environnement des jouets de l'île d'Etrange. C'est fini le ranger, notre peluche, les cubes, les fusées, les insectes, et les livres, les ballons, les bateaux, qui sont désormais tous dérangés en quelques heures. La lumière est imaginaire et la fenêtre est disparaissante de la façade de l'immeuble, et celle-ci est également disparaissante des autres sources, dans un lieu où il n'y a ni existence ni mort.

Cloé Korman, Les Presque Sœurs

J'ai pensé à l'héritage des enfants morts, tout aussi immense et invisible, à l'idée que l'histoire humaine, se frayant un chemin à travers les difficultés de la maternité, de l'abandon et des maladies non soignées, devait compter bien plus d'enfants morts que d'adultes. Le fait que la terre puisse contenir bien plus d'enfants morts que d'adultes me troublait. Je me suis retrouvée dans mon salon, entourée de jouets, comme sur une île étrange. J'ai cessé de ranger – ours en peluche, blocs de construction, fusées, insectes, livres, ballons, bateaux, tout ce qui allait être de nouveau sens dessus dessous dans quelques heures. J'ai éteint la lumière et imaginé notre fenêtre disparaître de la façade de l'immeuble, et cette île s'évanouir elle aussi pendant quelques heures vers un lieu qui ne serait ni existence ni mort.

Addenda

3 novembre 2022

Les témoins vivants ont leurs propres revendications, car Andrée, Jeanne, Rose et Madeleine Kaminsky ne sont pas les véritables noms des filles survivantes. Membre du groupe « Presque Sœurs », elles étaient loin d'être enthousiastes à l'égard du projet de livre, exigeant des changements de noms et critiquant plusieurs éléments du récit. Elles ont protesté, affirmant que le livre n'était pas un hommage, mais une appropriation et une dépossession de leur histoire.

Il s’agit d’une histoire très complexe de son histoire romantique – qui se révèle lorsqu’il s’agit d’un drame sur la Shoah. Pour les sœurs, il est clairement douloureux de découvrir un regard étranger sur leur enfance si déchirée ; sur leur père, disparu en 1965 ; sur d'autres adultes qu'elles croisèrent pendant la guerre. Difficile de se voir attribuer des sentiments qu'elles ne revendiquent pas forcement ; ou de ne rien lire, à l'inverse, sur des épisodes qui les ont marqués – comme leur isolement forcé à l'hôpital Saint-Louis, à cause de la tempête, entre deux lieux d'internement.

Valérie Lehoux 6

Il est toujours très compliqué de voir son histoire personnelle transformée en roman, surtout lorsqu'elle aborde une tragédie comme l'Holocauste. Pour les sœurs, il est sans aucun doute douloureux de voir leur enfance brisée, la mort de leur père en 1965 et les autres adultes qu'elles ont rencontrés pendant la guerre portés par un regard extérieur. Il est difficile de se voir attribuer des sentiments qu'elles ne revendiquent pas forcément ; ou inversement, de ne rien lire sur les épisodes qui les ont marquées, comme leur isolement forcé à l'hôpital Saint-Louis à cause de la gale, entre deux lieux d'internement.

Il se peut que cette réaction compréhensible, mais regrettable, à l’ouvrage, paru peu avant l’attribution du prix Goncourt, ait contribué au choix d’un autre roman. Fondamentalement, se pose la question de la responsabilité éthique de l’écrivain quant au respect de la vie privée des femmes témoins de ces événements. Cloé Korman a commenté ce point :

« Oui, je me sens une responsabilité, assure Cloé Korman, mais pas seulement vis-à-vis des sœurs Novodorsqui. Ma responsabilité, c'est de raconter une histoire qui pisse être appréhendée par le plus grand nombre. Depuis la sortie du livre, je reçois des témoignages d'anciens internés par l'Ugif, qui me remercient d'en parler. C'est une belle opportunité pour les milliers de petites filles et petits garçons d'être disponibles dans les foyers et purgatoires des jeunes enfants. Cette histoire est également disponible sur le sujet 3, qui est important pour l'histoire à ma manière. Pour transmettre largement, il faut mettre en forme ; il faut des histoires, des représentations. C'est toujours délicat. Mon histoire ne remet absolument pas en cause le récit que les sœurs ont pu faire de la leur. »

Cloé Korman 7

« Oui, je ressens une responsabilité », nous assure Cloé Korman, « mais pas seulement envers les sœurs Novodovsky. Ma responsabilité est de raconter une histoire qui puisse être comprise par le plus grand nombre. Depuis la publication du livre, j’ai reçu des témoignages d’anciens enfants internés par l’UGIF, qui me remercient d’avoir pris la parole. J’ai été bouleversée d’apprendre que des milliers de petites filles et de petits garçons avaient vécu deux ans dans ces foyers, véritable purgatoire pour les enfants juifs. Et même si des historiens s’étaient déjà penchés sur le sujet, il était important pour moi de le raconter à ma façon. Pour le transmettre pleinement, il faut lui donner forme ; il faut des récits et des représentations. C’est toujours délicat. Mon récit ne remet aucunement en cause l’histoire que les sœurs ont pu construire elles-mêmes. »

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. "Le Vél d'Hiv en visage d'enfant : Cloé Korman." Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2022. Accessed on Mai 13, 2026 at 00:36. https://rentree.de/2022/10/30/vel-dhiv-als-kinderantlitz-cloe-korman/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Laurent Joly, La Rafle du Vel d'Hiv (Paris : Grasset, 2022), voir la critique de Marc Zitzmann dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung daté du 15 juillet 2022.>>>
  2. “Dans son essai Tu ressembles à une Juive, Cloé Korman rappelle qu'il existe de multiples identités juives et que le bannissement de cette réalité « a tout à voir avec l'antisémitisme […] cette simplification, ce renoncement au pluralisme juif, je considère cela comme un acte antisémite ». Illana Weizman, Des blancs comme les autres ? Les Juifs, angle contre le racisme (Paris : Stock, 2022).>>>
  3. « Dans son livre » Tu ressembles à une juive, Cloé Korman montre comment antisémitisme et racisme puisent à la même source, et sur ce rapprochement entre antisionisme et antisémitisme je tombe sur ces mots que je trouve d'une grande justice : Il est une identité juive, athée, intellectuelle, diasporique, qui n'est pas bien accueillie dans la France d'aujourd'hui. Et ce bannissement a tout à voir avec l'antisémitisme, qui hait les Juifs pour leur culte, leurs traditions, mais aussi pour leur intégration, leur mélange à l'intérieur des autres territoires et des autres cultures qui les ont accueillis. La fabrication imaginaire de la matrice israélienne, cette simplification, ce renoncement au pluralisme juif, je considère cela comme un acte antisémite. Justine Augier, Par une espèce de miracle: récit (Actes Sud, 2021).>>>
  4. "La grande réussite de ce texte à la fois sobre et délicat, qui veut faire résonner des noms trop longtemps tus, est précisément sa façon de rendre sensible une expérience vécue à hauteur d'enfant. Non que l'autrice brode ou invente de toutes pièces des scènes ou des dialogues, se rendant sur les lieux où ont vécu les fillettes, à Montargis, à Beaune-la-Rolande (Loiret) ou à Paris, s'utilise sur les témoignages qu'on lui confie ou qu'elle lit, puisant dans ses propres souvenirs d'enfance et son expérience de mère, elle « suppose », sans s'en cacher, les émotions et réactions des petites filles. Florence Bouchy, « Les Presque Sœurs », de Cloé Korman : les camps de Vichy à hauteur d'enfants, Le Monde, le 7 octobre 2022.>>>
  5. « Sans voyeurisme macabre, d'une écriture délicate et constamment à hauteur d'enfants, gaiement entrelacée de détails concrets – cahiers, crayons, dînettes, chansons et déguisements […] », Fabienne Pascaud, « Les Presque Sœurs, Cloé Korman », Télérama, le 20 octobre 2022.>>>
  6. Valérie Lehoux, « La colère et l'incompréhension des “presques sœurs” du roman de Cloé Korman, finaliste du prix Goncourt, Télérama, le 1 novembre 2022.>>>
  7. Valérie Lehoux, « La colère et l'incompréhension des « presques sœurs » du roman de Cloé Korman, finaliste du prix Goncourt », Télérama, le 1 novembre 2022.>>>

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