L'épanouissement du sens lui-même : Jean-Michel Maulpoix

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Si vous voulez entendre la définition du poète ou du poème, vous verrez aussi l'attrait d'une mosaïque : la série de différentes couleurs, couleurs et formes différentes, montrera notre solidarité avec nous depuis d'autres sources. Et s'il me fallait rassembler autour d'un motif central les propositions fragmentaires qui la constituant ce ne pourrait être sans doute qu'une question qui serait celle de notre destinée.

Jean-Michel Maulpoix, Adieux au poème 1

Si jamais je devais définir le poète ou la poésie, ma définition ressemblerait à une mosaïque : un assemblage de fragments, chacun de couleur et de forme différente, mais reliés par certains points. Et s’il me fallait rassembler les propositions fragmentaires qui la composent autour d’un motif central, la question se résumerait sans doute à une seule : celle de notre destin.

Tout le monde connaît les lauréats du prix Goncourt ? C’est sans doute vrai pour les prix littéraires, dont le succès économique dépasse de loin celui de la publicité des éditeurs. Mais les prix secondaires, comme ceux récompensant les premiers romans, les nouvelles et autres œuvres, sont presque totalement méconnus, du moins en Allemagne. Prix ​​Goncourt de la poésieLe prix Goncourt, décerné chaque année depuis 1985 (à quatre reprises), a récompensé des poètes tels que Jacques Roubaud et Michel Deguy ces deux dernières années, et Jean-Michel Maulpoix en 2022. On pourrait critiquer le fait que ce prix ait été attribué presque exclusivement à des poètes masculins – comme Yves Bonnefoy (1987), Jacques Réda (1999) et Philippe Jaccottet (2003) – mais cela tient sans doute à une certaine évolution temporelle, car ces poètes sont honorés pour l'ensemble de leur œuvre et non pour un seul recueil, contrairement au prix Goncourt principal. Parmi les rares femmes poétesses récompensées figurent Anise Koltz (2018), Vénus Khoury-Ghata (2011) et Liliane Wouters (2000). Le prix de poésie porte désormais le nom de « Robert Sabatier », en hommage à l'écrivain qui l'a reçu et qui fut longtemps membre du jury de l'Académie Goncourt, sans jamais avoir été lauréat. Nous lui devons, à lui qui enseignait la poésie à l'Université Paris X Nanterre, une histoire en plusieurs volumes de la poésie lyrique française des années 70 et 80 ; il a également publié lui-même des recueils de poésie.

Dans le programme «boomerang«En Radio France Inter Concernant son prix Goncourt, Maulpoix affirme : « La poésie est avant tout un acte de présence au monde. » Pourtant, le poète, dans une note de bas de page, fait référence à son dernier ouvrage. Rue des fleurs (Mercure, 2022) semble conclure sur une note légère, par une remarque comparant les poèmes à des fleurs, mais le livre est aussi empreint de mélancolie, de perte et d'inquiétude. C'est peut-être pourquoi il écrit, d'un ton affirmatif :

« Les poèmes sont des fleurs », dit-on parfois. N'est-ce pas ce que l'on appelle un florilège ? Ce mot nous fait sourire. Il évoque bien plus que l'art de composer des bouquets. Chaque poème est une éclosion de sens. La poésie permet à la douleur, à l'amour, à la peur et à la beauté de s'épanouir dans le langage… elle les met en lumière, leur donne une voix, les dévoile… Et plus le poème reste fidèle au sentiment, à l'impression, puis à l'éclosion qui l'a fait naître, plus il affirme sa propre nécessité. Écrire un poème, c'est peut-être finalement être témoin de l'instant de la création, de l'éclosion du sens lui-même, syllabe après syllabe. N'est-ce pas l'inverse de la parole ? Un poème est un organisme vivant. Il grandit sur la page. Il anime le langage et éveille la curiosité. Il tire les mots de leur torpeur, les réveille, les célèbre. 2

Jean-Michel Maulpoix est également – ​​et c’est passé inaperçu en Allemagne – le lauréat de cette année ; il aura 70 ans en novembre ; il a occupé divers postes institutionnels au fil des ans, notamment celui de rédacteur en chef du magazine Le Nouveau Recueil, en tant que chef de la Maison des écrivains ou en tant que responsable d'une commission au Centre national du livre. Ce qui est remarquable pour un poète de cette génération, c'est sa propre production prolifique. HomepageLa Bibliothèque nationale allemande ne recense que cinq publications allemandes dans cette petite, mais remarquable collection. Éditions littéraires de Leipzig, dans les traductions de Margret Millischer et Jürgen Strasser : L'hirondelle rouge (2019), Des traces de pas dans la neige (2012), un commentaire sur Briefer un jeune poète par Rainer Maria Rilke (2010), Le nègre littéraire (2009) et Une histoire de bleu (2009). Le beaucoup plus complet Œuvre de Maulpoix Cela reste à découvrir dans ce pays. Dans une discussion sur les tendances récentes en poésie, le poète professe clairement son attachement à un art limité au travail du langage et rejette les formes plus performatives et multimédias : «Jean-Michel Maulpoix, pensez-vous que le fait d'étendre la poésie à d'autres formes d'art telles que la musique ou les images comporte le risque d'en diluer l'essence ? Absolument. Je crois que la poésie est d'autant plus puissante qu'elle se concentre sur son médium propre, à savoir le langage verbal. La transformer en pièce de théâtre ou en performance l'éloigne de l'œuvre littéraire. Il faut choisir entre privilégier la dimension performative et la diffusion, et la dimension de l'œuvre et de l'expérience poétique. Pour moi, la poésie présuppose le silence, la lecture, l'apprentissage et une bibliothèque où se ressourcer. 3

Un poème en deux parties dans le recueil de Maulpoix Rue des fleurs porte le titre Comédies de la soifet il s'agit d'une référence intertextuelle claire, mais libre, au poème de Rimbaud du même nom tiré de Dernière version von 1872. 4 Hugo Friedrich a écrit dans Structure de la poésie moderne« Les mots “faim” et “soif” reviennent fréquemment dans l’œuvre de Rimbaud. Ce sont les mêmes mots que les mystiques et Dante employaient jadis, s’inspirant d’exemples bibliques, pour décrire un désir sacré. Dans l’œuvre de Rimbaud, cependant, les passages correspondants évoquent une soif inextinguible. » 5 Ainsi, Rimbaud Comédie de la soif Images du monde souterrain absent, des nappes phréatiques inaccessibles et d'une soif insatiable dans un monde aride :

Au Soleil sans imposture
Qu'est-ce qu'il faut à l'homme ? boire.

Arthur Rimbaud, Comédie de la soif, JE.

En plein soleil, sans ombres
De quoi une personne a-t-elle besoin ? De boire.

Le poème en cinq parties de Rimbaud s'achève sur un désir ardent d'être soulagé de la soif, exprimé sous forme de question :

Mais fondre où fond ce nuage sans guide,
-Oh! favoris de ce qui est fris !
Expire dans ces violettes humides
Les aurores ne chargent-elles pas ces forêts ?

Arthur Rimbaud, Comédie de la soif, V

Mais les canaux, où le nuage se dissipe sans chef,
– Oh ! Apprécié pour ce qui est cool !
Expirer dans ces violettes humides
Livrés aux forêts à l'aube ?

Bien que Maulpoix utilise le pluriel dans le titre, le texte lui-même est considérablement plus court et ne se présente pas comme un poème à jeu de rôle. Il s'agit d'une réflexion sur la crise du poète vieillissant, une perspective qui aurait été impossible compte tenu de la jeunesse de Rimbaud. Tout comme le volume Rue des fleurs Bien que l'ouvrage comprenne ses propres textes réécrits, révisés et repensés, il marque une continuation de l'œuvre de Rimbaud, personnalisant la poésie ou l'incarnant dans un nuage (rouge !), et affirmant définitivement l'inextinguibilité de la soif :

COMÉDIES DE LA SOIF

I

Écrivant (naguère) des poèmes
J'attendais que la langue
Se mît à couler
Venez à un ruisseau d'eau claire

Je guettais, j'espérais encore
Mais ce n'était jamais jamais
Qu'un mince filet de signes sombres
À votre avis, quel sera le tonnerre ?

II

Sous le feuillage
Où bat la pluie
La poésie écoute fredonner le paysage
Tournesol ou souliers blessés

Elle a pris le chemin du soleil
Et porte un nuage rouge accroché à sa voix.

JMM, Rue des fleurs

COMÉDIES DE LA SOIF

I

Lors de l'écriture de poèmes (auparavant)
M’attendais-je à ce que la langue…
Il commencerait à couler
Comme un ruisseau d'eau claire

J'ai continué à regarder dehors, j'ai continué à espérer,
Mais ce ne fut jamais, jamais plus
Comme un mince filet de signes sombres
Qu'est-ce qu'il pourrait bien y avoir à boire ?

II

Sous le feuillage, on entend
Là où la pluie frappe
La poésie, le paysage, le bourdonnement
tournesol ou chaussures pourries

Elle prit le chemin vers le soleil
Et le nuage rouge s'accroche à sa voix.

Cette référence péremptoire en introduction du volume surprend immédiatement. Rue des fleurs, sur Guillaume Apollinaire Adrénaline:

J'ai hâte de découvrir une jolie rue, mais j'ignore son nom.
Neuve et propre du soleil elle était le clairon

J'ai vu une jolie rue ce matin, mais j'ai oublié son nom.
Neuf et propre, c'était le signal sonore du soleil

Guillaume Apollinaire, Adrénaline, Ü: J. Hübner

Dans une introduction étonnante, semblable à un glossaire, signée Maulpoix, Les 100 mots de la poésieOutre des termes attendus comme voix, métaphore et vers, des concepts plus surprenants ont été choisis (classés par ordre alphabétique en français), qui, à la lecture, déclenchent déjà des chaînes d'associations avec sa propre compréhension de la poésie : « Acte · Confrontation · Alexandrin · Âme · Amour · Aphasie · Beauté · De bouche à oreille · Céleste · Chair · Chant · Chiffonnier · Opportunité · Cœur · Début · Consolation · Coupure · Crépuscule · Critique · Intérieur, Extérieur · Définition · Désir · Distance · Douceur · Élégie · Enjambement · Espoir, Attente · Excès · Expérience · Expression · Créer · Fenêtre · Figure · Fontaine · Forme · Fragment · Rage · Genre · Hauteurs · Horreur · Idéal · Identité · Inconnaissance · Image · Inspiration · Intensité · Je · Langage · Lecture · Connexion · Littéralité · Lyrique · Mémoire · Métaphore · Mètre · Mort · Muse · Musique · Nature · Nostalgie · Nuit · Obscurité · Ode · Homme · Orphée · Paysage · Réussite · Poème · Poète » Prose poétique, poème en prose · Réalité · Regard · Résistance · Rêve · Rêverie · Rime · Rythme · Sang · Sens · Sensation · Silence · Soif · Solitude · Sonnet · Souffle · Strophe · Subjectif · Sublime · Temps · Tension · Toucher · Traduction · Toi · Vague · Plante · Vers · Vers libre · Verset biblique · Vie · Voix. 6 Ici, l'auteur se réfère régulièrement à Apollinaire, mais aussi à d'autres grands modernistes tels que Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé et Michaux. Cette devise renvoie désormais au tournant de 1912, époque marquée par une urbanité parisienne simultanée et une rupture esthétique ; dans l'œuvre de Maulpoix, cela se traduit par… Rue des fleurs Cette référence se poursuit en quatre parties :

  • banlieues pauvres
  • En automne au fond du jardin
  • Dans le silence de la chambre
  • Rue des fleurs

À l'instar d'Apollinaire, Maulpoix alterne entre vers libres, poème en prose et alexandrins. Dans le poème florilège Le « je » lyrique explique dans le livre qu’il imagine cette rue fleurie dans toutes les villes qui n’existent pas ; c’est la rue des rêveurs, des déserteurs, où il ne pleut jamais, où les oiseaux gazouillent, les enfants chantent, où les promesses sont tenues, où l’on fait des gestes paisibles et où l’on prononce des mots d’amour : Rue des fleursMaulpoix baptise ainsi la rue sans nom d'Apollinaire, et de fait la fleur imprègne son œuvre, également en référence aux Fleurs du Mal de Baudelaire, comme une forme vivante d'une beauté douteuse et vide :

Aucune question n'est claire dans le vide des fleurs de cet infini dont nous oublions qu'il nous entoure. Peut-être même ne sont-elles que du vide qui se met à parler, empruntant pour sa convenance ce morceau de chaise que nous sommes et qui n'a d'autre raison d'être, dans le silence immense des astres, que de prêter parfois sa plume et sa voix à rien extrême de ce qui est.

JMM, Pas sur la neige

Nos questions éclosent dans le vide comme les fleurs de cet infini dont nous oublions qu'il nous entoure. Peut-être ne sont-elles même que le vide lui-même, qui se met à parler en empruntant à ses propres fins le fragment de chair que nous sommes, lequel, dans le silence insondable des étoiles, n'a d'autre justification d'existence que de prêter parfois sa plume et sa voix au néant le plus absolu de ce qui est.

Ainsi, Maulpoix conduit au mot-clé bellezza Dans sa constellation de cent mots sur la poésie, il montre à quel point le rapport poétique à la beauté doit être ambivalent pour la modernité :

De même qu'on peut retracer l'histoire de l'espoir dans les pages d'une anthologie de poésie, on peut suivre celle de la beauté. Longtemps, beauté et bonté furent confondues, si bien qu'à l'Antiquité, valeurs morales et esthétiques étaient étroitement liées. La poésie appartenait aux belles-lettres, cette branche de l'activité intellectuelle consacrée à l'expression de la beauté, tandis que les beaux-arts en avaient pour objet la représentation. Il semble que cette alliance se soit rompue radicalement avec Charles Baudelaire : la poésie cueille les fleurs vénéneuses du mal, tandis que la beauté demeure seule, froide, dure, marbrée comme un « rêve de pierre ». Insensible, elle reste une déesse à laquelle le poète voue un amour « éternel et silencieux ». Il en va autrement chez Arthur Rimbaud, où, dans « Vénus Anadyomena », elle apparaît dès la première page… Un séjour en enfer Elle est insultée, violée et transformée en une misérable prostituée. À travers cette atteinte à la beauté, le poète apprend à la réaccueillir : il ne s'agit pas tant de la rejeter que de la soumettre à un traitement cruel. Le poète ne se tourmentera plus contre son insensibilité, mais se l'appropriera en la traitant brutalement. 7

Jean-Michel Maulpoix, pourquoi aimez-vous Les Fleurs du mal de Baudelaire ? Flammarion

Et à ce sujet idéal Maulpoix conduit sa relation vers le Fleurs du Mal Du point de vue de Charles Baudelaire, comme une sorte de mouvement parabolique vers le ciel vide, l'idéal inatteint dans ce mouvement ascendant est présupposé afin de parvenir à la beauté dans la révolte poétique du retour au monde :

Quand le poète « écrit pour le vide du ciel » (Pierre Jean Jouve), il s’y tourne, animé d’un puissant « instinct du ciel » (Stéphane Mallarmé), qu’il sait insatiable. Conscient que seule la réalité existe et que seule « la nature se déploie », Mallarmé continue de mimer dans ses vers le mouvement d’une ascension pour rien et pour personne. Écrire consiste donc à projeter sur la page, comme dans le ciel, « la conscience qui nous manque, de ce qui explose là-haut ». Il nomme cela des « festins solitaires à volonté », une sorte de fusée qui, en retombant, illumine « les forces de la vie aveugles à son éclat ». Cela signifie que, pour Mallarmé, la poésie exige ce mouvement vers l’idéal, reconnu comme inaccessible, pour atteindre la véritable beauté du monde. Chez Charles Baudelaire, ce mouvement est lié à la violence et à une force de révolte, comme dans le poème « L’Idéal »… Fleurs tu mal zeigt. 8

Dans d’autres textes poétiques, Maulpoix développe également cette poésie du renversement, qui ne peut ni apporter de réponses ni interpréter le sens, mais qui maintient l’existence ouverte :

Moins chantante que questionnante, moins inspirée que curieuse, la poésie moderne tisse des mots jusqu'à la perplexité. Par la précision de ses procédés artistiques, elle ouvre un peu le langage à notre ignorance. Un poète peut être celui qui, dans la vitalité du langage, nous rappelle que ce monde n'est pas sous notre contrôle. Celui qui nous rouvre (dans ses profondeurs) l'espace que nous croyions inaccessible. Celui qui nous invite à reprendre notre chemin. Il nous invite simplement à exister. […] C'est donc une sorte de renversement radical dont nous avons le privilège d'être témoins dans la modernité : l'être inspiré, jadis protégé par les dieux, est devenu l'être perplexe qui protège la question. 9

De ce point de vue, Maulpoix lui-même commente l'absence incompréhensible, mais peut-être compréhensible à ses yeux, de poésie contemporaine dans les universités actuelles :

Il faut constater que la poésie contemporaine ne s'intègre que très lentement aux universités, qui abordent les œuvres actuelles avec prudence. Le poids de la tradition, des concours et des dissertations prévaut : même dans le domaine de la « recherche », on s'aventure rarement au-delà des années 1960. Par exemple, il a fallu attendre 1994 pour que le premier colloque consacré à l'œuvre de Jacques Dupin soit organisé à l'Université de Lille, à l'initiative de Dominique Viart. Seuls Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet avaient bénéficié d'une reconnaissance antérieure, certaines de leurs œuvres figurant au programme du Concours d'entrée aux grandes écoles. Parmi les auteurs nés dans les années 1930, seuls Michel Deguy et Jacques Réda ont fait l'objet de colloques d'envergure. La reconnaissance progresse donc lentement ; la diffusion se fait sporadiquement, à travers tel ou tel cours, mais on ne peut parler d'un véritable dialogue entre la poésie contemporaine et l'université. 10

Maulpoix déplore que l'importation de modèles scientifiques dans les cursus de sciences humaines ait éliminé la dimension littéraire, subversive et lente, et par conséquent, la possibilité de sujets de thèse importants. C'est dans ce contexte que Maulpoix envisage le rôle du poète dans les études littéraires.

Le rôle de la littérature contemporaine à l'université, sa présence dynamique et l'intégration concrète des auteurs doivent être repensés afin que l'activité littéraire puisse véritablement s'y épanouir. Pour ce faire, l'enseignant devrait accepter que la présence d'un poète dans son cours perturbe le discours dominant sur le savoir et l'autorité. Il doit l'accueillir comme une personne qui éclaire d'un jour nouveau la question du langage et de la connaissance. La poésie n'est-elle pas, par essence, une écriture qui repousse les limites du langage ? 11

In Adieux au poème (2005) Maulpoix explique le fait qu’il n’existe ni étude littéraire et scientifique de la poésie ni histoire littéraire de la poésie lyrique par le fait que ce développement du genre, caractérisé par des ruptures, se questionne et se critique lui-même avec une précision et une implacabilité extrêmes dans le domaine poétique :

À ma connaissance, il n'existe aucune étude sérieuse sur les discours critiques en poésie. Aucune n'a d'ailleurs été menée à ce jour. Histoire Écrit au sens le plus strict du terme. Une telle analyse, cependant, réserverait d'étranges surprises. On découvrirait combien les commentaires oscillent entre subjectivisme, mysticisme, spontanéité et formalisme, mais aussi que la poésie suscite autant de discours vagues que de prises de position partisanes tranchées. Au fil de la modernité, le fossé entre la rigueur des analyses entreprises par les poètes eux-mêmes et l'imprécision des déclarations de la tradition académique ou des critiques professionnels semble s'être creusé sans cesse. Vague en apparence, âpre en profondeur : existe-t-il un art dont l'histoire soit aussi marquée par les controverses, les ruptures et les manifestes, et qui se soit autant retourné contre lui-même ? Dans un intense processus d'introspection, la poésie doit constamment se justifier, se remettre en question et répondre à la question de sa finalité. 12

À la lecture de ses recueils de poésie, on découvre une lutte entre la poésie elle-même, le temps, le langage, l'existence, et même le vide et l'absence de Dieu. La poésie en prose de Maulpoix s'inscrit dans la tradition d'une modernité ouverte et énigmatique, comme en témoigne le recueil Une histoire de bleu constitue:

Le ciel bleu est idéal pour nos services.

Voila qu'avec des mots sonores nous prétendons le célébrer, quand en réalité nous rédigeons la mièvre apologie de notre misère. Nous réclamons de l'impossible et balançons nos phrases pour ressembler aux dieux. Mal employé, ce bleu n'est qu'un mot de trop dans la langue : an épithète naïf, an épite, ou un épithème, à peine un souffle de nez, un hoquet, pas de quoi faire une histoire ! Et pourtant cela nous occupe : l’infini est plein de péripéties, pas n’en achèvera la chronique. Ce bleu, en nous, est une lumière qui brûle, qui attend son jour, qui le chasse à cor et à cri, qui creuse, qui trace, qui détecté, corrompue, sans doute, et vite empiégée, déçue et décevante, mais nous n'en avons pas d'autre, pas de plus intime, il faut s'y plier, il n'est pas de chant pur, pas de parole qui ne rhabille de bleu notre misère.

Comme un linge, le ciel trempe.

JMM, Une histoire de bleu

Le bleu du ciel n'a pas besoin de nos services.

Avec des mots tonitruants, nous feignons de le célébrer, alors qu'en réalité nous écrivons des excuses mièvres pour notre misère. Nous exigeons l'impossible et brandissons nos phrases pour nous prendre pour des dieux. Mal employé, ce bleu n'est qu'un mot de trop dans le langage : une épithète naïve, un coin d'épithète ou un tissu d'épithète, à peine un saignement de nez, un hoquet, rien de quoi faire une histoire ! Et pourtant, il nous obsède : l'infini est plein d'aventures, personne n'achèvera la chronique. Tout ce bleu en nous est une lumière qui brûle, qui attend son heure, qui la poursuit en hurlant, qui creuse, qui laisse des traces, qui traque, qui est sans aucun doute corrompue et s'installe rapidement, déçue et décevante, mais nous n'en avons pas d'autre, pas de plus intime, nous devons nous soumettre, il n'y a pas de chant pur, pas de mot qui ne revête à nouveau notre misère de bleu.

Le ciel devient trempé comme un drap.

Après deux livres sur le deuil, L'hirondelle rouge et Le jour venuJean-Michel Maulpoix a retrouvé ici une tonalité générale plus lumineuse. Dans un entretien avec Gérard Noiret, le poète a expliqué l'origine du titre du livre :Rue des fleurs On peut donc l’interpréter de plusieurs manières : c’est le nom de la rue où j’habite en banlieue de Strasbourg, c’est une métaphore pour le recueil, c’est un bouquet des textes proposés, c’est aussi les allées fleuries du cimetière à la Toussaint. D’ailleurs, le livre s’articule autour d’un texte antérieur auquel je suis encore très attaché, « Cimetière », longtemps intitulé « Toussaint ». À mes yeux, ce livre marque une pause lyrique, mais il est aussi un acte de mémoire. 13

Le poème de Maulpoix, qui peut sembler anodin au premier abord, fait partie du dernier recueil de poésie Rue des fleurs Celui qui a donné son nom au lauréat du prix Goncourt 2022 délaisse l'érudition académique des piles de livres et cherche, au-delà des excuses mièvres, comment l'avant-garde trouve l'art dans la vie :

Rue des fleurs

C'est une très petite rue
Qui va de la chambre à la ville
Traverser les longs couloirs
Où s'empilent cahiers et livres
Elle a pour nom la rue des fleurs
C'est par là qu'ont plié bagage
Les mots échappés de mes pages

Rue des Fleurs

C'est une toute petite rue
Celui qui mène de la chambre à la ville
Traverser de longs couloirs
Là où s'empilent cahiers et livres
Elle s'appelle Blumenstraße (rue des fleurs).
C'est là que les mots ont pris leur envol.
Ceux qui se sont échappés de mes pages

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « L'éclosion du sens lui-même : Jean-Michel Maulpoix. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2022. Consulté le 13 mai 2026 à 08:00. https://rentree.de/2022/10/01/aufbluehen-der-meaning-selbst-jean-michel-maulpoix/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. JMM, « Qu'est-ce que la poésie ? ou que dire de la poésie ? », dans : ibid., Adieux au poème (Paris : Corti, 2005).>>>
  2. « « Les poèmes sont des fleurs », dit-on parfois. Ne parle-t-on de florilège? Ce mot fait sourire. Il y va d'autre chose que d'un art des bouquets. Chaque poème est une éclosion de sens. quii ont donné naissance, plus il affirme sa nécessité propre n'est-ce en définitivement que cela, tonnerre à assister au moment de la naissance, à l'éclosion même du sens, syllabe après syllabe. N'est-ce pas tout le contraire du discours ? YMM, notez, en d'autres termes, Rue des fleurs (Paris : Mercure de France, 2022.) >>>
  3. "Jean-Michel Maulpoix, estimez-vous qu'augmenter le poème d'autres formes d'art comme la musique ou l'image présentent un risque de diluer son essence ? – Tout à fait. Je pense que la poésie est d'autant plus forte qu'elle est concentrée sur son médium particulier, autrement dit le langage verbal. La transformer en spectacle ou performance l'éloigne de l'œuvre littéraire. Le choix se situe entre la recherche de la dimension du spectacle et de l'objet de diffusion et la dimension du travail et de l'expérience de la poésie. Pour moi, la poésie suppose du silence, de la lecture, un apprentissage et une bibliothèque à laquelle s'adosser. La poésie profite du poème pour son renouvellement ? Radio France Culture"Le Temps du débat", 19 août 2022.>>>
  4. Pour plus d'informations sur la soif chez Rimbaud, voir par exemple Hermann H. Wetzel. La poésie de Rimbaud : une tentative d'« embrasser la dure réalité » (Stuttgart : Metzler, 1985), 121 et suiv. et 131.>>>
  5. Hugo Friedrich, Structure de la poésie moderne, nouvelle édition augmentée (Reinbek : Rowohlt, 1976), 72.>>>
  6. « acte affrontement alexandrin âme amour aphasie beauté bouchoreille céleste chaise chant chiffonnier circonstance cœur début consolation coupe crépuscule critique dedans, dehors définition désir distance douceur élégie enjambement espoir, espérance · excès · expérience · expression · faire · fenêtre · figure · fontaine · forme · fragment · fureur · genre · hauteurs · horreur · idéal · identité · ignorance · image · inspiration · intensité · je · langue · lecture · lien · littéralisme · lyrisme · mémoire · métaphore · mètre · mort muse · musique · nature · nostalgie · nuit · obscurité · ode · on · Orphée · paysage · performance · poème · poète · prose poétique, poème en prose · réalité · regard · résistance · rêve · rêverie · rime · rythme · sang · sens · sensibilité · silence · soif · solitude · sonnet · souffle · strophe · subjectif · sublime · temps · tension · toucher · traduction · tu · vague · végétal · vers · vers libre · verset · vie · voix»>>>
  7. "De même que l'on peut suivre, au fil des pages d'une anthologie de poèmes, une histoire de l'espoir, on y accompagne les péripéties d'une histoire de la beauté. Longtemps, elle fut confondue avec le Bien, de sorte qu'à l'âge classique valeur morale et valeur Esthétique sont très proches. La poésie appartient alors aux belles-lettres, cette partie des ouvrages de l'esprit qui est plus particulièrement l'expression du beau, tout comme les beaux-arts ont pour objet sa représentation. la Poésie cueille les vénéneuses fleurs du mal, cependant que la beauté se dresse seule, froide, dure, marmoréenne comme un "rêve de pierre". Insensible, elle demeure une déesse à laquelle le poète voue un amour « éternel et muet ». On sait aussi d'Arthur Rimbaud qu'il fut blessé, violent, transformé en misérable chat, dans la « Vénus anadyomène » en première page duUne saison estivale. C'est en insultant la beauté que le poète apprend à la saluer de nouveau : il ne s'agit pas tant de l'écoduire que de lui infliger un traitement grossier. Le poète n'est que meurtrir contre l'insensibilité du fils, il s'approprie dans la brutalité. Miam, Les 100 mots de la poésie, « beauté ».>>>
  8. "Si le poète « écrit pour le vide des cieux » (Pierre Jean Jouve), il se tourne vers lui, mu par un puissant « instinct de ciel » (Stéphane Mallarmé) dont il sait qu'il ne parviendra jamais à le satisfaire. Conscient que la réalité seule existe et que seule « la nature a lieu », Mallarmé, dans ses vers, continue de mimer le mouvement d'une élévation pour rien et vers personne. Écrire consiste alors à projeter sur la page comme dans un ciel « le conscient manque chez nous de qui là-haut éclate » C'est là ce qu'il appelle « des fêtes à volonté et solitaires », des Sortes de fusées qui retombent viennent éclairer « les forces de la vie aveugles à leur splendeur ». c'est quoi la montre du poème Fleurs tu mal Portant ce titre, « L’Idéal ». Miam, Les 100 mots de la poésie, "idéal".>>>
  9. "Moins chantante qu'interrogative, moins inspiration que questionneuse, la poésie moderne est un tissage de mots dans la perplexité. Par la précision de ses tours, elle entrouvre un peu la langue sur notre ignorance. Peut être dit poète, celui qui nous rappelle, dans le vif du langage, que ce monde n'est pas maîtrisé. Celui qui nous rouvre (en sa profondeur) cet espace que nous croyions fermé. Celui qui nous remet en chemin. Celui qui nous enjoint d'exister, tout simplement […] C'est ainsi à une espèce de retour radical que la modernité nous donne à assister : l'inspiré naguère protégé des dieux est devenu l'être perplexe qui protège la question." JMM, « Qu'est-ce que la poésie ? ou que dire de la poésie ? », in : ibid., Adieux au poème (Paris : Corti, 2005).>>>
  10. "Force est de constater que la poésie contemporaine n'a que très lentement accès à l'université qui ne constitue qu'avec prudence les oeuvres actuelles en objets d'études. Poids de la tradition, des concours et des dissertations: même en matière de "recherche", on s'aventure assez rarement au-delà des années 1960… Il a par exemple fallu attendre 1994 pour voir le premier colloque sur l'œuvre de Jacques Dupin se tenir à l'université de Lille, à l'initiative de Dominique Viart Seuls Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet ont connu une reconnaissance plus précoce, en voyant notamment certaines de leurs œuvres inscrites aux programmes des Concours d'entrée aux grandes Ecoles. Parmi les auteurs nés dans les années trente, il n'est guère que Michel Deguy ou Jacques Réda pour avoir fait l'objet de colloques importants, l'imprégnation se fait de manière aléatoire, à la faveur de tel ou tel enseignement particulier, mais on ne peut pas. dire qu'un véritable dialogue assidu se soit instauré entre la poésie contemporaine et l'université ! JMM, « Université & Poésie », Autrement (avril 2001), « Zigzag poésie ».>>>
  11. « Il convientit de penser différemment la part de la littérature contemporaine à l'université, sa présence vivante, la circulation concrète des auteurs, de manière à ce que le fait littéraire y prend corps. Il faudrait pour cela que l'enseignant accepte de voir le poète arriver dans « Son cours comme celui qui va perturber le discours du savoir et de l'autorité. Qu'il le reçoit comme celui avec qui la question du langage et de la connaissance s'aggrave, n'est-ce pas cette écriture qui vient buter les limites du langage ?" JMM, « Université & Poésie », Autrement (avril 2001), « Zigzag poésie ».>>>
  12. "Il n'existe pas, à ma connaissance, de sérieuse étude des discours critiques sur la poésie. Nulle histoire, un bon orateur, pas un été écrit. Celle-ci pourtant réserverait d'étranges surprises. On et verifierait combine des propos oscillant entre subjectivisme, mysticisme, spontanéisme et formalisme ; mais on y découvrirait également que la poésie suscite autant de vagues discours que de partis pris transchants. Tout au long de l'époque moderne, l'ensemble que le fossé n'ait arrêté de se creuser entre la rigueur des analyses conduites par les poètes eux-mêmes et le caractère approximatif des propositions tenues par la tradition universitaire ou par les critiques de profession. Vague au dehors, dur au dedans, est-il un art qui avait vu autant que celui-là son histoire jalonnée de querelles, de ruptures et de manifestes, ni qui se soit autant retourné contre lui-même ? En procès intense avec elle-même, la poésie doit sans cesser rendre des comptes, s'auto justifier et répondre à la question de son pourquoi. JMM, « Qu'est-ce que la poésie ? ou que dire de la poésie ? », dans : ibid., Adieux au poème (Paris : Corti, 2005).>>>
  13. "Rue des fleurs Il y a aussi une autre manière de montrer les choses : c'est le nom de la rue ou de l'habitation de la banlieue de Strasbourg, c'est une métaphore du recueil, c'est un bouquet de textes offerts, et c'est aussi toutes les fleurs du cimetière de Toussaint. D'ailleurs, le livre tourne autour d'un texte de naguère auquel je suis resté très attaché, « Cimetière », qui s'est longtemps intitulé « Toussaint ». Dans mon esprit, ce livre marque une pause lyrique, mais c'est aussi un travail de mémoire. Gérard Noiret, « Entretien avec Jean-Michel Maulpoix », En attendant Nadeau, 29 mars 2022.>>>

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