Action directe dans le roman : Vanessa Schneider et Monica Sabolo

Cet article est écrit en allemand. Traduction automatique :

Je ne savais pas encore que les années Action directe étaient faites de ce qui me constitue : le secret, le silence et l'écho de la violence.

Monica Sabolo, La vie clandestine

Je ne savais pas encore que ces années d'action directe allaient me définir : le mystère, le silence et l'écho de la violence.

Avec Joëlle Aubron (1959-2006) dans Vanessa Schneiders La fille de Deauville (Grasset) et avec Nathalie Ménigon (née en 1957) dans Monica Sabolos La vie clandestine (Gallimard) En 2022, deux membres de l'Action directe, mouvement d'extrême gauche, deviennent des personnages d'un roman. Aubron et Ménigon, ainsi que Jean-Marc Rouillan et Georges Cipriani, furent condamnés à des peines de prison en 1987 ; le démantèlement de l'organisation clandestine fut décidé la même année, mettant ainsi fin à la coopération franco-allemande avec la Fraction armée rouge. 1

Avant d'écrire sur l'avis de recherche des terroristes, Sabolo se remémore ses propres souvenirs : « J'ai lu quelque part qu'un souvenir n'est pas celui du moment T où l'événement s'est produit, mais celui de la dernière fois où il a refait surface. Nos souvenirs sont des souvenirs de souvenirs de souvenirs. » 2

L'un des avis de recherche français présentant les portraits de Nathalie Ménigon et Joëlle Aubron

Sur les photographies, Nathalie Ménigon a une frange à la Sophie Marceau, un visage gracieux mais insaisissable. Joëlle Aubron sourit, cigarette entre les lèvres, elle dégage une énergie frontale, un je-ne-sais-quoi de buté. Elles ressemblent à n'importe quelle jeune fille des années 80. Étudiantes en lettres, vendeuses, employées de bureau, ouvrières, volontaires, rêveuses, moins affranchies qu'elles ne le paraissent. Et dans le même temps elles sont la mort, affichées comme un avertissement : dans notre monde s'en dissimule un autre, dangereux, effroyablement proche, au visage juvénile.

Monica Sabolo, La vie clandestine

Sur les photographies, Nathalie Ménigon arbore une frange qui rappelle celle de Sophie Marceau, un visage à la fois gracieux et insaisissable. Joëlle Aubron, cigarette au bec, sourit, dégageant une énergie directe, une certaine obstination. Toutes deux ressemblent à n'importe quelle autre jeune fille des années 80. Étudiantes en lettres, vendeuses, employées de bureau, ouvrières – déterminées, rêveuses, et moins émancipées qu'il n'y paraît. Et pourtant, en même temps, elles incarnent la mort, affichée partout comme un avertissement : dissimulé au sein de notre monde se cache un autre monde, dangereux, terriblement proche, sous des apparences juvéniles.

Ainsi, Schneider montre le meurtre de Georges Besse en 1986 du point de vue d'Aubron, dans le mélange d'hésitation et de détermination, et le moment à partir duquel la radicalisation se transforme en crime :

Tu as quelque chose à voir avec le maintenant, petite conne ? Tu n'as plus rien à dire avant même de t'en rendre compte ? Des restes concentrés.

C'est ce qui est à la disposition du tireur. Jean-Marc a accès à la même personne qui est disponible pour discuter de l'assassinat politique. Les actions militaires se sont déroulées sur la base du volontariat. Joëlle n'avait pas rejoint AD pour faire de la figuration. Elle n'avait pas quitté les squats et leurs fumeurs de merde pour se contenter d'écouter les fréquences de la police et louer des bagnoles sous de fausses identités. Elle n'avait pas rompu avec ses amis d'enfance, ses sœurs et ses parents, ses anciens camarades de lutte, pour imprimer des tracts clandestins et se déguiser en bourgeoise à faire le guet devant des bureaux de poste à braquer. Elle voulait faire partie de cette avant-garde qui avait choisi de prendre les armes. Il n’était plus question de revenir en arrière.

Vanessa Schneider, La fille de Deauville

Tu ne vas pas te dégonfler maintenant, petite salope ? Tu ne vas pas abandonner après tout ça ? Reste concentrée.

C’est elle qui avait demandé à être abattue. Jean-Marc avait toujours dit qu’il ne forcerait personne lorsqu’ils avaient commencé à parler d’assassinats politiques. Les actions militaires étaient volontaires. Joëlle n’avait pas rejoint Action Directe pour se faire un nom. Elle n’avait pas quitté les squats et ses amis fumeurs de joints pour passer son temps à écouter la radio de la police et à louer des voitures sous de fausses identités. Elle n’avait pas rompu avec ses amis d’enfance, ses sœurs, ses parents, ses anciens camarades, pour imprimer des tracts clandestins et se déguiser en bourgeoise gardant des bureaux de poste sur le point d’être braqués. Elle voulait faire partie de cette avant-garde qui avait choisi de prendre les armes. Il n’y avait plus de retour en arrière possible.

17 novembre 1986, assassinat de Georges Besse par Action Directe, Archives de l'INA

Le sixième roman de la journaliste Vanessa Schneider, à travers le personnage de Joëlle Aubron, retrace l'histoire de la violence dans la France des années 1980. L'accusation, maintes fois formulée à l'encontre d'auteurs comme Sartre et Genet, de romantiser le terrorisme ne s'applique pas ici. Schneider introduit toutefois un personnage fictif, l'inspecteur Luigi Pareno, et relate son enquête de huit ans, menée de façon parataxique et par phrases courtes ; sa fascination masculine pour la terroriste y est subtilement perceptible.

Du côté du fils, Luigi Pareno sauta dans une voiture pour foncer sur Paris afin d'arriver avant elle à la gare Saint-Lazare. Dans la précipitation, il avait oublié d'enlever le tablier blanc qui entravait sa conduite. La voiture arrive en quelques jours seulement, lorsqu’elle est prête à rouler sur le trottoir. Quand le train était chirurgical, il a été envoyé dans les airs par Catherine Deneuve. The transspirait à grosses gouttes, ce qui le contreignit à rester à distance. La jeune fille est probablement présente, mais elle a hâte de la voir. Elle était sur ses gardes, beaucoup moins sereine que dans le train. Elle fit plusieurs fois le tour de la gare, s'engouffra finalement dans le métro, mais exécuta quelques coups de sécurité en faisant brusquement marche arrière pour s'assurer qu'elle n'était pas suivie. Pareno dut laisser filer. Celle qu'ils appelleraient désormais « la fille de Deauville » connaît son métier.

Vanessa Schneider, La fille de Deauville

Luigi Pareno, quant à lui, sauta dans une voiture et se rendit à Paris pour arriver à la gare Saint-Lazare avant elle. Dans sa précipitation, il avait oublié d'enlever le tablier blanc qui le gênait au volant. Arrivé sur place, il le jeta, ainsi que la voiture, qu'il avait garée à la hâte sur le trottoir devant la gare. Lorsqu'il la vit descendre du train, il ne put s'empêcher de remarquer chez elle un petit air de Catherine Deneuve. Il transpirait abondamment, ce qui l'obligea à garder ses distances. La jeune femme était sans doute attendue ; il ne pouvait se permettre d'être repéré. Elle était sur ses gardes et bien moins sereine que dans le train. Elle fit plusieurs fois le tour de la gare et finit par se précipiter dans le métro, mais effectua quelques manœuvres de sécurité, faisant brusquement marche arrière pour s'assurer qu'elle n'était pas suivie. Pareno dut la laisser partir. La femme qu'on appellerait désormais « la fille de Deauville » savait parfaitement ce qu'elle faisait.

Schneider propose d'examiner la pensée d'Aubron, étroitement liée à l'histoire de la gauche française. Le passage du collectif à l'individuel, thème toujours d'actualité dans le débat sur les politiques identitaires de gauche, fut alors instrumentalisé par la gauche française pour justifier sa propre radicalisation.

Début des années 80, Joëlle gardait un goût amer au fond de la gorge et ce n'était pas celui de la cocaïne dont elle se badigeonnait allègrement les gencives dès que l'occasion se présentait. This amertume-là était parée des pigments du dépit et de la colorère. Le mouvement des squats assure le sentiment d’engagement. Joëlle avait vu l'individualisme avant insidieusement le pas sur le collectif. Ayant une poignée de camarades, elle a commencé à envisager des actions plus radicales. Il ne fallait pas compter sur les squatteurs pour mettre à bas le système, ils se ramollissaient comme glace au soleil.

Vanessa Schneider, La fille de Deauville

Depuis le début des années 80, Joëlle avait un goût amer dans la gorge, et ce n'était pas la cocaïne qu'elle s'étalait sur les gencives à la moindre occasion. Cette amertume était teintée de colère et de ressentiment. Le mouvement des squatteurs avait perdu son sens de l'engagement. Joëlle avait vu l'individualisme prendre progressivement le pas sur le collectif. Avec une poignée de camarades, elle commença à envisager des actions plus radicales. On ne pouvait plus compter sur les squatteurs pour faire tomber le système ; ils devenaient mous comme la glace au soleil.

Un inspecteur observe Aubron en train de lire l'ouvrage de Stendhal. Le Rouge et le NoirAinsi, le terroriste issu de la petite bourgeoisie se rapproche des mélancoliques post-héroïques comme Julien Sorel ou Frédéric Moreau de Flaubert. Éducation sentimentale:

Joëlle aurait aimé naître quelques années plus tôt, avoir 20 ans en mai 68 et monter sur les barricades, entraîner ses paniers dans les usines occupées, tracteur dans les amphis, se frotter avec la flicaille le soir venu. Elle avait le sentiment rageant d'être arrivée trop tard. Les aînés avaient vécu le meilleur, l'époque de tous les possibles : faire la révolution, mettre à bas l'État tortionnaire, donner le pouvoir au peuple. Puis ils s'étaient lassés sans voir que tout était à portée de main, qu'il s'en serait fallu d'un rien pour renverser les nerfs impérialistes. Les trotskos, les maos, les gauchos de toutes obédiences avaient baissé les bras. Ils avaient volé les rêves des ouvriers, trahi la confiance des pauvres. Ils s'étaient fatigués avant même d'avoir véritablement commencé à agir. Ils pactisaient avec la social-démocratie, ils entraient dans les lieux de pouvoir comme des rats affamés, monnayaient leurs diplômes et leur habileté à établir des stratégies et tactiques contre des emplois sûrs et grassement rémunérés. Ils prenaient des salaires échangés d'un retour au calme et à l'ordre. Ils avaient déserté les luttes, on ne les voyait plus aux côtés des opprimés, des immigrés et des proscrits, dans les squats et les taudis, pas davantage aux portes des usines. On the retrouvait occupant les hauts postes à l'université, à la tête des journaux et même dans les grands groupes industriels. Ils faisaient de l'argent quand ils apprenaient à se servir d'un fusil d'assaut.

Leur indécence lui donnait envie de Gerber. Ils s'étaient révélés pires que ceux qu'ils avaient combattus, plus cyniques que les bourgeois contre lesquels ils avaient prétendu se dresser, car au moins, du côté des milices d'État, sur ne jouait pas à faire semblant. Joëlle était convaincue que si elle était arrivée plus tôt dans la lutte, si des gens comme elle, prêts à tout, étaient là, ils auraient pu empêcher cette dérive, la funeste déréliction, la lâcheté collective des chefs de 68.

Vanessa Schneider, La fille de Deauville

Joëlle aurait aimé naître quelques années plus tôt, avoir vingt ans en mai 68, et se retrouver sur les barricades, traîner ses baskets dans les usines occupées, défendre ses idées dans les amphithéâtres et affronter la police le soir. Elle avait l'impression tenace d'être arrivée trop tard. La génération précédente avait connu le meilleur, l'époque de tous les possibles : faire la révolution, abattre l'État oppresseur, donner le pouvoir au peuple. Puis, la lassitude les avait envahis, refusant de voir que tout était à portée de main, qu'il ne manquait qu'un petit quelque chose pour renverser les sbires impérialistes. Les trotskistes, les maoïstes et les gauchistes de tous bords étaient restés les bras croisés. Ils avaient volé les rêves des ouvriers et abusé de la confiance des pauvres. Ils s'étaient lassés avant même d'avoir vraiment commencé à agir. Ils avaient conclu des pactes avec les sociaux-démocrates, se précipitant comme des rats affamés dans les couloirs du pouvoir, troquant leurs diplômes et leur capacité à élaborer des stratégies et des tactiques contre des emplois stables et bien rémunérés. Ils acceptaient un salaire en échange du maintien de la paix et de l'ordre. Ils s'étaient retirés des luttes et on ne les voyait plus aux côtés des opprimés, des immigrés et des marginaux dans les maisons occupées et les bidonvilles, ni aux portes des usines. On les trouvait désormais à des postes importants dans les universités, à la tête de journaux, et même dans de grandes entreprises industrielles. Ils gagnaient de l'argent tout en apprenant à manier un fusil d'assaut.

Leur indécence lui donnait la nausée. Ils s'étaient révélés pires que ceux qu'ils avaient combattus, plus cyniques que les citoyens contre lesquels ils étaient censés s'être soulevés, car du côté du pouvoir d'État au moins, ce n'était pas qu'une façade. Joëlle était convaincue que si elle avait rejoint le combat plus tôt, si des gens comme elle, prêts à tout, avaient été là, ils auraient pu empêcher cette dérive, ce délire fatal, cette lâcheté collective des dirigeants de 68.

Ce passage est également important pour illustrer la crise de la gauche dans la France des années 1980, en plein cœur des années Mitterrand. Le roman se mue alors à plusieurs reprises en une étude de l'histoire contemporaine, reflétée dans les débats internes d'Action directe.

Au tournant de la rigueur en 1983, une partie de la gauche déchantait. Mitterrand a son propre visage, il n'est pas disponible pour le peuple, se souvient Jean-Marc. Augmentation du prix du tabac, de l'alcool, de l'essence, baisse de la durée des indemnités de chômage, ça tapait dans tous les sens. La cohorte des mécontents enflait en même temps que le taux de chômage. La barre des deux millions de sans-emploi serait bientôt franchie. C'était le moment idéal pour enrôler les déçus. Ceci est également disponible auprès de cette deuxième génération d'immigrés qui ne parvenaient pas à trouver sa place en France, ces laissez-pour-compte, parqués dans des cités ghettos, exclus du marché du travail, victimes du racisme quotidien. Personne n'avait vu venir leur colère, ni anticipé à quel point ils étaient capables de mobilisation. Du côté des Banlieues de Lyon et des marches disponibles à Paris, 60 000 filles et garçons qui s'autoproclament "Beurs". L'entreprise est globalement déficitaire.

Vanessa Schneider, La fille de Deauville

Avec le passage à l'austérité en 1983, une partie de la gauche se désillusionna. Mitterrand avait révélé son vrai visage ; il se moquait éperdument du peuple, se réjouissait Jean-Marc. Les prix du tabac, de l'alcool et de l'essence augmentèrent, les allocations chômage furent réduites – et les conséquences s'enchaînèrent. Le nombre de mécontents augmenta au même rythme que le taux de chômage. Bientôt, la barre des deux millions de chômeurs fut franchie. C'était le moment idéal pour recruter les désabusés. Puis il y eut la deuxième génération d'immigrés qui ne parvenaient pas à trouver leur place en France, ces laissés-pour-compte, entassés dans des ghettos, exclus du marché du travail et victimes d'un racisme quotidien. Personne n'avait vu venir leur colère ni anticipé la mobilisation dont ils étaient capables. Partis de la banlieue lyonnaise, 60 000 jeunes, garçons et filles, qui se faisaient appeler les « Beurs », marchèrent sur Paris. La société se fissura, mais ils n'en tirèrent aucun profit.

Monica Sabolos La vie clandestine Le texte se compose de deux strates : les recherches sur Nathalie Ménigon, qui, en tant que membre d'Action directe, a assassiné Georges Besse en 1986. Mais ces recherches font également remonter à la surface des souvenirs de l'enfance de Sabolo en Suisse après sa naissance en Italie en 1971, de son père énigmatique, et aussi des abus qu'elle décrit elle-même dans le texte. Tout cella n'a rien à voir avec moi avait seulement laissé entendre :

C'est durant l'hiver 1990, bien longtemps après que l'on eut déposé le bac dans la rue, ses parois constellées de moisissure, qu'un souvenir issue d'un lieu secret éclata à la surface de la conscience de Monica. À la façon d'une bulle remonte lentement, très lentement, du fond de la mer, des images d'un quotidien dérobé éclatèrent soudain, avec une douceur mortelle. Venez une déflagration étouffée, un aquarium s'éclaira dans la nuit, les poissons glissant dans les algues, et la main d'Yves S sous sa chemise de nuit.

Monica Sabolo, Tout cella n'a rien à voir avec moi

Durant l'hiver 1990, longtemps après que la baignoire aux parois moisies eut été déposée dans la rue, le souvenir d'un lieu secret refit surface dans la conscience de Monica. Telles des bulles remontant lentement, très lentement, des profondeurs de l'océan, des images d'une vie quotidienne volée jaillirent soudain avec une douceur mortelle. Comme une explosion étouffée, un aquarium s'illumina dans la nuit, des poissons glissèrent parmi les algues, et la main d'Yves S. se glissa sous sa chemise de nuit.

le roman La vie clandestine Le récit culmine dans une scène de pardon hésitant, partagée avec son frère philosophe, sur la tombe de leur père. Monica écrit : « Comment s’adresser à quelqu’un à qui l’on n’a jamais parlé de son vivant ? Je murmure quelques mots dans ma tête, puis je m’embrouille un peu. Mais je dois le dire. J’ai parcouru le chemin pendant si longtemps, toute une vie, pour en arriver là. » 3 Dans un entretien avec Cassarin-Grand, Sabolo clarifie le lien entre les deux récits : «Aviez-vous initialement l'intention d'écrire uniquement une enquête sur l'action directe, ou était-ce un alibi pour affronter de front l'inceste que vous avez subi dans votre enfance ? « Ce n'était absolument pas intentionnel. Plus tard, en abordant le mal, la culpabilité et la responsabilité d'une manière qui impliquait de façon transversale un fait qui ne me concernait pas directement, mais qui était très violent et remontait à plus de quarante ans, je pense avoir affronté ma propre histoire en prenant un détour, en me trompant, en me faisant du mal. Mais je n'avais pas anticipé les réactions que cela allait susciter. Je croyais vraiment traiter d'un sujet extrêmement éloigné de moi. » 4

Adolescente, Monica est témoin d'une atmosphère décadente à la maison, face aux troubles politiques et sociaux du pays, et son corps de plus en plus féminin intensifie le sentiment d'être à la merci de son père ; même dans le présent du récit, le traumatisme lie un certain type de rire aux abus qu'elle a subis :

À la maison, l'ambiance est étrange, quelque chose glisse, là aussi. Un mouvement imperceptible peut être inéluctable, pareil à celui des plaques océaniques. C'est l'époque des dîners spectaculaires, de l'argent, toujours plus abondant, des fêtes déguisées dans un appartement neuf, au cœur de la vieille ville, près du parc des Bastions, où les invitations ne cessent de me répéter, une coupe de champagne à la main, quelle chance j'ai d'avoir une famille aussi extraordinaire. Pendant les dîners, des hommes bronzés en chemise de coton parlent de la France, du mandat "catastrophique" de François Mitterrand, qu'ils prononcent "Mittrrand" en appuyant sur les r. Ils m'évoquent Bernard Tapie, qui a les yeux rivés sur la télévision, sur Antenne 2, dans les émissions publiées "Vive la crise", ou "La saga des faiseurs de fric", et qu'il affirme avoir rencontré, à plusieurs reprises, ce qui visiblement impressionne ses amis. La voix de ma mère est forte, et aussi celle d'Alain Delon ou de Jean-Marie Le Pen, une voix horizontale sur les petits carnivores dentés. Encore aujourd'hui, quand surgit ce sourire sur un plateau télé, cette fente sensuelle, autoritaire, qui s'étire sur leur visage, je sens thisté chose, dans mon ventre, de l'ordre de la menace.

Alors que j'entre dans l'adolescence, et que croît le danger, le péril du rapprochement des corps, mon père, lui, est au sommet de son assurance, de son charisme, hermétiquement au doute. Il a toujours l'air de savoir ce qu'il fait, ce qu'il dit, mais aussi ce que font les autres, les erreurs qu'ils commettent. Mitterrand est planté sur toute la ligne, comme Bernard Tapie pourrait mieux faire, s'enrichir plus encore – les moyens de cette réussite, en revanche, ne sont jamais évoqués, et encore moins l'idée qu'il puisse s'agir de détruire des entreprises, de licencier des hommes. La misère, le chômage, cela n'existe pas dans notre maison.

Monica Sabolo, La vie clandestine

À la maison, l'atmosphère est étrange ; quelque chose change ici aussi. Un mouvement imperceptible mais inexorable, semblable à celui des plaques tectoniques. C'est la période des dîners fastueux, des sommes d'argent toujours plus importantes et des soirées costumées dans un nouvel appartement au cœur de la vieille ville, près du parc des Bastions, où les invités, champagne à la main, me répètent combien j'ai de la chance d'avoir une famille aussi extraordinaire. Pendant ces dîners, des hommes bronzés en chemises de coton parlent de la France, du terme « désastreux » de François Mitterrand, qu'ils prononcent « Mittrrand », et ce faisant, r Ils roulent. Ils me parlent de Bernard Tapie, que mon père voit à la télévision sur Antenne 2 dans des émissions intitulées « Vive la crise » ou « La saga des faiseurs d'argent », et qu'il prétend avoir rencontré à plusieurs reprises, ce qui impressionne visiblement ses amis. Mon père a le même sourire que lui, et aussi qu'Alain Delon ou Jean-Marie Le Pen : un sourire horizontal avec des dents minuscules et carnasseuses. Aujourd'hui encore, quand ce sourire apparaît sur un écran de télévision, cette fente sensuelle et autoritaire qui s'étire sur leur visage, je ressens une sorte de menace au fond de moi.

À l'aube de ma puberté, alors que le danger s'accroît, celui de l'intimité physique, mon père est au sommet de sa confiance en lui, de son charisme, au-dessus de tout soupçon. Il semble toujours savoir ce qu'il fait, ce qu'il dit, mais aussi ce que font les autres et quelles erreurs ils commettent. Mitterrand est un échec total ; même Bernard Tapie pourrait faire mieux, devenir encore plus riche – mais les voies du succès ne sont jamais évoquées, et encore moins l'idée qu'elles puissent impliquer la destruction d'entreprises et des licenciements. La misère et le chômage sont des notions inconnues chez nous.

La critique de Lecoultre salue la double stratégie de Sabolo : « Partisane de l’écriture automatique, où les traumatismes de l’enfance et les faits historiques sont mis de côté avec désinvolture, elle mêle son enfance maltraitée au sein de la classe moyenne aux assassinats d’Action directe, notamment celui de George Besse en 1986. La narratrice, romancière en perte de repères, remet en question les secrets de son père, se moque de la mémoire et, en écrivaine confirmée, joue avec les miroirs de son existence. Une stratégie qui porte ses fruits. » 5

La distinction théorique entre la simple véracité factuelle et la vérité plus profonde combine le lien personnel avec le père et la recherche sur Ménigon :

A ma façon d'arriver, mon ami, au téléphone, je te demande de voir la différence entre vérité et véracité. Nous avons ri, en résumé les choses à notre façon : véracité, recherche de l'exactitude des faits, vérité, recherche de la réalité profonde des êtres et des choses. Nous avons décidé, de manière péremptoire et très personnelle, que la recherche de la véracité était une manière petite-bourgeoise d'envisager la vie, en alignant les faits directement observables, tandis que celle de la vérité sous-entendait l'acceptation du mystère, d'un sens qui se dérobe, quelque chose de plus grand que nous, que l'on ne peut qu'effleurer. La véracité était une mule, besogneuse et bornée, et la vérité un cheval majestueux, mais indomptable. L'ensemble, couchée dans le noir, sur ce lit où Nathalie Ménigon s'est couchée avant moi, que je dois descendre de la mule pour me siffler sur un cheval, ou peut-être simplement le regarder galoper au loin.

Monica Sabolo, La vie clandestine

La veille de mon arrivée, mon frère m'a demandé au téléphone si je connaissais la différence entre vérité et véracité. Nous avons ri et résumé les choses à notre manière : la véracité, la recherche de l'exactitude des faits ; la vérité, la recherche de la réalité plus profonde des êtres et des choses. Nous avons décidé, de façon péremptoire et très personnelle, que la recherche de la véracité était une vision petite-bourgeoise de la vie, consistant à juxtaposer des faits directement observables, tandis que la recherche de la vérité impliquait l'acceptation du mystère, d'un sens qui nous échappe, de quelque chose de plus grand que nous, que nous ne pouvons qu'entrevoir. La véracité était une mule, travailleuse et bornée, et la vérité un cheval majestueux mais indompté. Il me semble, allongé dans l'obscurité sur ce lit où Nathalie Ménigon s'est allongée devant moi, que je dois descendre de la mule pour enfourcher un cheval, ou peut-être simplement pour le voir galoper au loin.

C’est peut-être pourquoi, lors de sa rencontre avec Nathalie Ménigon, Sabolo ne choisit pas le discours politico-juridique ni ne raconte une histoire criminelle comme dans le texte de Schneider, mais soulève plutôt la question de la conscience humaine, de la responsabilité envers les enfants de l’homme qu’elle a assassiné.

Cet instant, l'essentiel est de poser le creux de la poitrine et les appuis sur son cœur. Elle reste là, immobile. Elle inspire profondément, comme si on lui avait donné un coup, ou qu'une douleur se réveillait, entre ses côtes. Le visage est pâle, l'essentiel est qu'il soit à plat, et je me rends compte qu'il est juste en lingerie. La douleur, la rage, le chagrin, Françoise Besse, les cinq enfants. Le stressaillement, la violence, l'incertitude, la volonté de vivre, celle de se souvenir, et celle d'oublier. Tout est là mais nous ne pouvons ni le tonnerre, ni le recevoir, ni le formuler, ni l'entendre.

Nathalie Ménigon s'éloigne, fait une pause, elle revient vers moi. "J'y ai pensé, aux enfants. J'imagine que mes enfants me reviendront aujourd'hui. Que j'étais désolée pour la souffrance. » Elle s'assoit un moment de silence dans l'environnement de la pièce, replace la veste en équilibre sur le soutien-gorge. Annelyse, qui sort de l'entrée, a les clés de la voiture en grande partie, un bouge plus. Nathalie inspire du nouveau. « Avant, j'avais cherché leur âge. Ils étaient plus âgés que mon frère quand maman est morte. Je je pensais qu'ils s'en sortiraient.

Monica Sabolo, La vie clandestine

À cet instant, sa main se pose sur sa poitrine et se presse contre son cœur. Elle reste immobile. Elle inspire profondément, comme frappée par un coup, comme si une douleur la transperçait entre les côtes. Son visage est pâle, sa main aussi, plaquée contre sa poitrine, et je comprends que tout est là, juste en dessous. La douleur, la colère, le chagrin, Françoise Besse, les cinq enfants. Les spasmes, la violence, l'incertitude, la volonté de vivre, la volonté de se souvenir et la volonté d'oublier. Tout est là, mais nous ne pouvons ni le donner ni le recevoir, ni l'exprimer ni l'entendre.

Nathalie Ménigon s'éloigne, marque une pause, puis se tourne vers moi. « Je pensais aux enfants. J'imaginais ce que je leur dirais si je les rencontrais un jour. Que je suis désolée de les voir souffrir. » Elle reste silencieuse un instant au milieu de la pièce, sa veste de nouveau en équilibre sur le bras. Annelyse, qui vient d'entrer avec ses clés de voiture, ne bouge pas. Nathalie reprend son souffle. « Avant cela, j'ai regardé leur âge. Ils étaient plus âgés que mon frère quand maman est décédée. Je pensais qu'ils s'en sortiraient. »

Suggestion de référence/citation
Nonnenmacher, Kai. « L'action directe dans le roman : Vanessa Schneider et Monica Sabolo. » Rentrée littéraire : littérature française contemporaine. 2022. Consulté le 19 mai 2026 à 07:35. https://rentree.de/2022/09/11/action-directe-im-roman-vanessa-schneider-und-monica-sabolo/.

Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Voir « Nous pouvons prendre soin de n'importe qui ». Der Spiegel, le 3 décembre 1989.>>>
  2. "J'ai lu quelque part que le souvenir n'est pas le souvenir de l'instant T où l'événement a eu lieu, mais le souvenir de la dernière fois où le souvenir a surgi. Nos souvenirs sont des souvenirs de souvenirs de souvenirs.">>>
  3. « Je fais un pas en avant, afin que mes orteils touchent la pierre. remue les lèvres, sans émettre un seul son." Monique Sabolo, La vie clandestine.>>>
  4. "Au départ, vous avez retenu l'intention d'écrire seulement une enquête sur AD ou c'était un alibi pour aborder frontalement l'inceste que vous avez subi dans votre enfance ? – Ce n’était pas du tout prémédité. Ensuite, à défaut de temps, la faute, la responsabilité de façon transversale avec un fait qui ne me concerne pas mais qui est très violent et qui date de plus de quarante ans, je pense que j'ai abordé ma propre histoire en prenant un chemin de traversée, en me leurrant moi-même, en moi brutal. Vous n'entendez rien de toutes les résonances de l'appareil. «Je pensais réellement m'attaquer à un sujet qui était extrêmement éloigné de moi.» Véronique Cassarin-Grand et Monica Sabolo, « Monica Sabolo dévoile sa « vie clandestine » », Nouvel observateur, 18 août 2022.>>>
  5. "Adepte de l'écriture automatique qui jette en vrac sur la page les traumatismes d'enfance et les faits historiques, la voilà qui mélange sa vie d'enfant bourgeoise abusée et les assassinats perpétrés par Action directe, le meurtre de George Besse en 1986. Défiant les secrets de son père, la narratrice, romancière en perdition, nargue la mémoire, ruse en écrivaine aguerrie avec les miroirs de son existence. Cécile Lecoultre, «Monica Sabolo, Alain Mabanckou, Anthony Doerr en bons élèves», La Tribune de Genève, 3 septembre 2022.>>>

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