Tous coupables : Le procès du pélican comme théâtre documentaire de Milo Rau et Servane Dècle

Milo Rau et Servane Dècle ont créé un oratorio en quarante fragments à partir du dossier du procès des viols de Mazan, « Le Procès Pelicot », qui transforme le procès historique intenté à Dominique Pelicot et à ses cinquante coaccusés en un document théâtral polyphonique : actes d’accusation, dépositions de témoins, interviews de rue, rapports psychiatriques, manifestes féministes, biographies des agresseurs et dialogues par SMS s’assemblent en un panorama qui vise à révéler non pas la vérité juridique, mais la structure sociale profonde de la violence. Cette interprétation met en lumière la manière dont Rau opère simultanément sur plusieurs plans : poétiquement, par le choix de l’oratorio comme forme de contemplation méditative sans action scénique ; intertextuellement, par l’encadrage avec « L’Ascension du Mont Ventoux » de Pétrarque comme critique du regard masculin ; et dramaturgiquement, par l’agencement des quarante fragments, qui abordent le cadre juridique externe, les biographies des agresseurs, l’analyse sociologique et les contre-arguments féministes. L'interprétation révèle que les choix les plus marquants de Rau sont souvent des choix par omission : absence de pathétique, d'analyse des classes politiques, de synthèse des questions de justice en suspens. Au centre se trouve Gisèle Pelicot elle-même – non pas comme une sainte ou une icône, mais comme une actrice politique dont le refus d'accepter le husclos devient le geste fondamental de toute l'œuvre et qui, dans l'épilogue, au-delà des quarante fragments numérotés, a le dernier mot.

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Le Monstre et son Double : Pierre Rivière dans Michel Foucault et Ismaël Jude

Cette recension porte sur deux ouvrages radicalement différents mais inextricablement liés : le recueil documentaire « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère », dirigé par Michel Foucault, qui place le triple meurtrier Pierre Rivière au cœur de discours concurrents, et « Deuil » d’Ismaël Jude (éditions verticales, 2022), qui s’attaque performativement à cette même forme de confinement discursif. Tandis que le livre de Foucault inscrit les mémoires de Rivière, rédigées en prison, dans un ensemble d’archives polyphoniques – dossiers judiciaires, rapports médicaux, commentaires historiques – démontrant ainsi comment une vie devient une « affaire » à travers le langage institutionnel, Jude projette cette constellation dans le présent et la déconstruit de l’intérieur : sa narratrice lit Foucault, réinterprète ses termes (parricide devient matricide, sororicide, fratricide) et se métamorphose en double féminin refoulé du meurtrier. Cette recension ne se contente pas de souligner ce contraste comme une différence entre deux méthodes – d’un côté la distance analytique de la généalogie, de l’autre la contre-discours furieuse, corporelle et destructrice du langage – mais comme une sorte de mouvement dialectique : Foucault montre comment les discours s’approprient un texte ; Jude montre que cette critique elle-même demeure une forme d’appropriation. Le centre d’intérêt se déplace de façon décisive : là où Foucault lit le texte comme un champ de bataille entre justice et psychiatrie et souligne son « étrange beauté », Jude insiste sur ce qui disparaît dans ce processus – la violence sexiste, les corps des victimes, la possibilité d’une autre voix, non masculine. La force de l’argumentation de cette recension réside précisément dans le fait qu’elle n’oppose pas ces deux perspectives, mais les conçoit plutôt comme une tension nécessaire : elle montre comment le projet de Foucault crée les conditions dans lesquelles Jude peut écrire, et simultanément comment Jude brise ces conditions en radicalisant l’écriture elle-même en un acte. Cela crée l’image d’une constellation littéraire et théorique dans laquelle une question centrale devient de plus en plus pressante : si – comme chez Rivière – texte et action fusionnent, qui alors contrôle leur signification ? Et qui est entendu – ou réduit au silence ?

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Le tournant réparateur : pourquoi la littérature d’aujourd’hui devrait faire plus que raconter des histoires

Cette recension présente l’essai d’Alexandre Gefen, « Réparer le monde : la littérature française face au XXIe siècle » (2017, traduction anglaise 2024), comme un diagnostic ambitieux, quoique symptomatique, de la littérature contemporaine : l’autonomie esthétique du XXe siècle cède la place à un paradigme « réparateur » où la littérature est appréhendée comme une pratique thérapeutique, sociale et éthique. À partir d’un corpus volontairement ouvert – allant d’Annie Ernaux aux études de cas cliniques –, Gefen cartographie une littérature qui forge l’identité, traite les traumatismes, cultive l’empathie et préserve la mémoire collective. S’appuyant sur des penseurs comme Paul Ricœur et sur l’éthique du care, il décrit le récit comme une technologie du soi et un instrument de réparation symbolique. La recension met en lumière cette thèse centrale, reconnaissant l’ampleur de l’analyse et l’éclectisme théorique, tout en problématisant l’étroitesse normative de la perspective : en lisant la littérature avant tout comme une « guérison », Gefen risque d’occulter sa logique esthétique intrinsèque au profit d’un utilitarisme éthique. Ainsi, l'ouvrage apparaît comme une expression exemplaire de la tendance même qu'il décrit : une théorie littéraire engagée et axée sur l'impact, oscillant entre diagnostic et énoncé programmatique.

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Témoignage autofictionnel, écriture thérapeutique et émancipation personnelle : Gisèle Pelicot

Cet article analyse « Et la joie de vivre » (2026, cité sous l'abréviation EJV) de Gisèle Pelicot non seulement comme le récit d'un procès retentissant, mais aussi comme une réflexion littéraire sur la construction de soi par le langage : le texte relate l'histoire d'une femme qui, après la révélation bouleversante de violences systémiques – médiatisées par la structure fragmentaire et dissociative de la mémoire, par des retours en arrière sur une enfance marquée par la perte et par l'escalade progressive des crimes de son mari – doit se reconstruire en la racontant. Au cœur de cette démarche se trouve le déplacement du rapport à la honte et à l'autorité interprétative : partant d'une honte intériorisée, exprimée par l'incapacité à reconnaître ce qui s'est passé comme sa propre expérience (« Non, ce n'est pas moi »), le livre développe une poétique de la réappropriation où nommer, choisir son nom et utiliser la voix narrative deviennent des actes d'émancipation. L'organisation narrative ne suit pas la chronologie des événements, mais plutôt la logique du traumatisme – par strates, ruptures et répétitions – tandis que des motifs récurrents, tels que le rituel du petit-déjeuner dressé ou le symbolisme de la lumière dans les paysages, ouvrent des contre-espaces à la violence. Dans la dernière partie, ce mouvement culmine avec le procès public, mis en scène comme une tribune pour un discours social sur la violence patriarcale et qui trouve son apogée politique dans la décision de Pelicot d'être transparente : « La honte doit changer de camp » fonctionne comme une péripétie éthique et structurelle. L'analyse de ce développement le propose comme un projet autofictionnel cohérent, médiateur entre écriture thérapeutique et création littéraire : elle montre comment le texte de Pelicot conçoit implicitement une poétique où l'écriture n'est ni documentation ni fiction, mais une pratique existentielle qui, en premier lieu, fait advenir le sujet. Parallèlement, l'article interprète le ton résolument optimiste – souvent perçu comme un « hymne à la résilience » – non pas comme une simplification excessive des problèmes, mais comme une lecture critique et âprement construite de la violence, qui se manifeste par des gestes d'autonomie discrets (vivre seul, choisir son nom, pouvoir aimer). L'argumentation vise ainsi à affranchir l'ouvrage du simple témoignage pour le considérer comme une œuvre littérairement aboutie, formellement réfléchie et politiquement efficace, dont le véritable radicalisme réside dans l'affirmation que redécouvrir ses propres mots revient à redécouvrir sa propre vie.

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Le Fou de Bourdieu : Parodie théorique et diagnostic social chez Fabrice Pliskin

Après un vol, le bijoutier Antonin Firminy abat l'un des agresseurs en fuite et, à sa sortie de prison, se proclame justicier des « opprimés » à Paris sous une nouvelle identité, légitimant ses actes par une lecture radicalisée de la sociologie. Parallèlement, le journaliste Mandrillon suit son enquête, se trouve pris au piège de ses propres contradictions morales et finit par transformer l'histoire de Suburre en un livre à succès qui offre plus d'interprétations que d'éclairages. Le roman de Fabrice Pliskin, « Le fou de Bourdieu » (2025, Le Cherche-Midi), peut se résumer comme une étude de cas dense et intellectuellement pointue sur la dangereuse appropriation de la théorie : au centre, Firminy, après un acte de violence fatal et une période traumatisante d'incarcération, se réinvente radicalement sous le nom de Suburre, adoptant la sociologie de Pierre Bourdieu non comme un outil analytique, mais comme un système d'interprétation existentiel. De ses lectures, il élabore une vision du monde qui transforme le déterminisme social en absolution morale et, finalement, en un programme de contre-violence épuisé par la petite délinquance, la destruction symbolique et les manifestes idéologiques. Parallèlement, le journaliste Mandrillon observe, analyse et utilise ces événements à des fins littéraires, sans jamais prendre position de manière tranchée. Le roman s'attache moins à réfuter la théorie sociologique qu'à démontrer sa distorsion performative : des concepts comme l'habitus, la domination et la violence symbolique sont absolutisés dans le mode du ressentiment et traduits en action, créant une structure dialectique où l'explication devient justification. L'analyse de la constellation de personnages, reflet de deux formes d'évitement des responsabilités – la radicalisation idéologique de Suburre et l'auto-relativisation rhétorique de Mandrillon – est particulièrement pertinente et permet de lire le roman comme une parabole d'une société discursivement survoltée, où le langage se substitue à l'action et la théorie devient un écran de projection. De plus, en interprétant la structure formelle du texte comme un « dispositif expérimental », le roman démontre son effet non pas principalement par l'intrigue, mais par l'escalade constante d'une façon de penser qui se détache de la réalité et la déforme simultanément.

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Nikolaï Gogol, Nicole Caligari et les attentats de Paris du 13 novembre 2015

Au cœur de cette interprétation se trouve le roman de Nicole Caligaris, « Le Gogol » (2026) : dans le café d'une gare, à l'aube, une narratrice épuisée, employée au ministère de la Culture, rencontre un homme perturbé, vêtu d'un manteau militaire trop grand, qui la prend pour une juge et insiste pour enfin livrer son récit des événements. Ce manteau, acquis dans le chaos des attentats parisiens du 13 novembre 2015, dans un bar nommé Mar Cantabrico, est trop lourd, trop large, pas fait sur mesure : il devient le symbole visible d'un traumatisme indélébile. Tandis que l'homme raconte les coups de feu, une fuite par une trappe et l'attente nocturne d'un signal radio qui n'arrive jamais, la narratrice réfléchit à sa propre dévalorisation au sein du système bureaucratique. Deux existences, toutes deux marginalisées, toutes deux prisonnières de systèmes qui transforment les individus en dossiers, en CV et en « actifs passifs ». De là, l'interprétation remonte au « Manteau » (1842) de Nikolaï Gogol : là aussi, la vie d'un fonctionnaire sans prétention est suspendue à un vêtement. Mais tandis qu'Akaki Akakievitch se bat pour son manteau, prothèse identitaire tant désirée, et est anéanti par sa perte, le « Gogol » de Caligaris porte un vêtement étranger, chargé d'histoire, qui le définit sans jamais lui avoir appartenu. L'argumentation illustre avec force comment le motif se transforme, passant d'une promesse d'ascension sociale à une métaphore du traumatisme : chez Gogol, le manteau volé révèle la cruauté de la hiérarchie tsariste ; chez Caligaris, le manteau militaire devient une archive matérielle de la violence collective et le symbole d'un présent où l'identité ne peut se reconstruire que de manière fragmentaire. À travers cette continuation intertextuelle, l’analyse montre que le « petit homme » du XIXe siècle n’a pas disparu au XXIe siècle – il se tient désormais au café, parle de parasites radio et de puzzles déchirés, et exige rien de moins qu’un « habeas corpus » moderne : le droit d’être reconnu comme une existence historique vulnérable.

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Entre acte et corps : la littérature comme contre-espace à la justice dans l'œuvre de Laure Heinich

Laure Heinich, avocate pénaliste et essayiste parisienne, dépeint le système judiciaire non comme un lieu de décision, mais comme un espace d'expérience dans ses deux romans. « Corps défendus » suit une avocate qui, face à l'affaire d'Ève, violée et assassinée, se trouve prise entre complexité juridique, douleur familiale et la matérialité des traces et des corps ; ici, le droit apparaît comme un processus qui doit reconstruire la violence pour la juger, créant ainsi de nouvelles blessures. « Avant la peine » (2026), quant à lui, suit une jeune juge durant ses premiers mois de fonction, où elle découvre qu'il n'existe pas de vérité absolue, seulement une « vérité judiciaire », une mise en balance précaire des déclarations, des probabilités et des rôles – illustrée par le cas d'un viol présumé, où la parole de l'un s'oppose à celle de l'autre. Les deux ouvrages présentent le système judiciaire comme un appareil surchargé qui doit fonctionner malgré l'incertitude, transformant les individus en affaires, en dossiers et en fonctions. Cette analyse soutient que la forme littéraire rend visible ce que les manuels de droit ne peuvent saisir : les émotions, les doutes, les chocs physiques et le silence structurel du tribunal. En opposant différentes poétiques – ici le regard introspectif du juge, là la perspective scénique et physique de l’avocat – elle interprète les romans comme des enquêtes complémentaires d’un même système : l’une de l’intérieur, comme un processus de formation d’habitudes, l’autre de l’extérieur, comme une confrontation avec la violence et le traumatisme. Il en résulte l’image d’un système juridique ni objectif ni curatif, mais qui demeure un combat moral permanent. L’analyse conçoit ainsi l’œuvre de Heinich comme un contrepoint au système judiciaire : un espace où l’indicible devient narrable et où les frontières de la vérité, du châtiment et de la justice se matérialisent.

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Personne ne tue : Constance Debré

Dans « Protocoles » (Flammarion, 2026), Constance Debré substitue à la « littérature de la peine de mort » la reproduction littéraire de son administration : l’ouvrage retrace le compte à rebours des 35 derniers jours d’un condamné et reconstitue, avec une froide précision prosaïque, les processus techniques, bureaucratiques et logistiques de l’exécution aux États-Unis. L’individu n’apparaît plus comme un sujet moral, mais comme un « corps du sujet », un corps dont le poids, la peau, les veines, la résistance et la décomposition sont régis par des protocoles. La division du travail entre les équipes d’exécution révèle un système qui anonymise, fragmente et dépersonnalise la violence jusqu’à ce que « plus personne ne tue ». Parallèlement, Debré esquisse une topographie des États-Unis, un paysage de régularité, de surveillance et d’érosion morale – des panneaux « Nous achetons des âmes » aux logiciels de surveillance scolaire, en passant par un sentiment omniprésent de catastrophe imminente. Cette recension interprète « Protocoles » comme une rupture avec la tradition d’Hugo et de Camus : au lieu du pathétique, de l’appel moral ou de la réflexion existentielle, Debré recourt à la reproduction formelle des protocoles juridiques, privant ainsi la littérature de sa fonction herméneutique. La poétique de la désubjectivité, de la « pureté » et de l’autoréférentialité de la règle est analysée chez Debré. « Protocoles » expose la logique moderne du droit, de la technologie et de l’administration de la peine de mort comme un ordre totalisant où la littérature ne peut exister qu’en tant que copie du pouvoir.

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Le droit comme son : Constance Debré

Dans son analyse des romans de Constance Debré, « Offenses » (2023) et « Protocoles » (2026), cet essai met en lumière la transformation continue de son écriture, passant de l’autofiction à l’analyse socio-politique. « Offenses » raconte l’histoire d’un jeune homme anonyme de la banlieue parisienne qui assassine un voisin âgé. L’acte n’est pas exploité psychologiquement, mais sert plutôt de point de départ pour exposer la violence structurelle du système judiciaire et les injustices sociales. Debré déplace l’attention du crime individuel vers le « bruit » institutionnel du tribunal et l’ordre ritualisé qui réduit l’individu à sa physicalité et à son silence. L’analyse souligne que la réduction radicale de l’intrigue et de la subjectivité – l’auteur et la victime restent anonymes, leurs biographies sont ignorées – est un choix délibéré visant à exposer la hiérarchie et l’arbitraire des procédures sociales et juridiques. Les critiques comparent la démarche de Debré à celle de Dostoïevski, mais soulignent l'absence de purification morale et la froideur esthétique qui font d'*Offenses* une œuvre littéraire « musclée » qui interpelle le lecteur tout en ouvrant une réflexion philosophique sur la culpabilité, le pouvoir et la violence structurelle. Avec *Protocoles*, Debré déplace l'attention vers la violence institutionnalisée à un autre niveau : l'organisation bureaucratique de la peine de mort aux États-Unis est décrite avec précision, presque documentaire, tandis que son style fragmentaire intègre encore des observations personnelles et des moments poétiques. Alors que le subjectif domine dans *Offenses*, dans *Protocoles*, le « tu » s'intègre aux processus bureaucratiques, créant un sentiment paradoxal d'intimité et de distance. Cette interprétation analyse comment Debré, par ce changement de perspective, met l'accent sur la dimension structurelle de la violence et du contrôle, tirant l'effet poétique moins d'une réflexion introspective que de la confrontation avec un pouvoir ritualisé. Ces deux romans démontrent que Debré examine de manière constante les conditions de la subjectivité littéraire et de l'autonomie humaine dans des contextes où le droit, le pouvoir et les normes sociales réduisent l'individu, et la réception salue sa capacité à révéler esthétiquement et argumentativement les mécanismes de subjugation et de violence structurelle.

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La destruction comme possibilité : virilité et violence dans l'œuvre de Bernard Bourrit

Le roman de Bernard Bourrit, « Détruire tout » (2025), reconstitue un féminicide réel survenu dans la Suisse des années 1960, tout en rejetant systématiquement une psychologie linéaire du coupable ou une résolution morale. S'appuyant sur des archives, des observations et des fragments d'essais, l'auteur du crime, Alain, apparaît moins comme un monstre individuel que comme le symptôme d'une structure sociale patriarcale, rurale et autoritaire qui engendre la violence. Cette analyse montre comment Bourrit expose les limites étroites de la vie rurale, la normalisation masculine, les émotions inexprimées et les rapports de genre asymétriques, en analysant la masculinité en particulier comme une construction fragile et oppressive dont la prétention au contrôle se mue en violence destructrice. Le corps masculin devient l'arène des injustices sociales, tandis que Carmen apparaît comme un écran de projection des attentes de la société, sans pour autant être réduite à une simple figure. Formellement et éthiquement, le texte évite de faire du meurtre un point culminant narratif, le laissant comme un espace vide, concentrant ainsi l'attention sur les conditions sous-jacentes plutôt que sur le sensationnalisme. Ainsi, la critique considère « Détruire tout » comme une enquête littéraire sur la violence sociale, qui déploie sa puissance politique et esthétique précisément dans l’échec de l’explication et de la catharsis.

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Procès de Nuremberg sans conclusion : Alfred de Montesquiou

Cet article interprète le roman d’Alfred de Montesquiou, « Le crépuscule des hommes » (2025, Prix Renaudot Essai), comme un contrepoint aux représentations populaires des procès de Nuremberg, telles que le film « Nuremberg » (2025) de James Vanderbilt. Tandis que le film restreint le récit à un duel psychologique entre Hermann Göring et son psychiatre américain, s’inscrivant ainsi dans un « cinéma des grands hommes » personnalisé, Alfred de Montesquiou déploie un panorama aux multiples facettes. Son roman ne s’intéresse ni aux verdicts ni à la psychologie des coupables, mais plutôt à la périphérie du tribunal : journalistes, photographes, traducteurs et observateurs qui perçoivent Nuremberg comme un espace de transition. La ville apparaît comme un lieu sémantiquement surchargé, pris entre l’autoprésentation nationale-socialiste, la rupture juridique et l’incertitude morale. Le langage, la traduction et la représentation médiatique se révèlent être des instruments fragiles, nécessairement incapables de rendre possible le récit monstrueux. Sur le plan argumentatif, cette recension situe le roman dans le cadre intellectuel de Karl Jaspers et Hannah Arendt. À l'instar de Jaspers, l'attention se déplace de la culpabilité purement légale vers une introspection morale menée par des observateurs prenant conscience de leur propre complicité. Le scepticisme d'Arendt à l'égard des explications définitives se reflète dans le refus constant d'une conclusion narrative ou morale. Le roman vrai apparaît ainsi comme une forme épistémique qui prend naissance là où les dossiers et les jugements atteignent leurs limites. Nuremberg n'est pas narrée comme le point final de l'histoire, mais comme un état de limbes : un « crépuscule de l'humanité » où la disparition des coupables ne garantit pas la clarté morale. Cette lecture montre clairement que de Montesquiou ne conclut pas Nuremberg, mais la maintient ouverte – comme un espace de transition où le droit, la mémoire et le récit eux-mêmes sont mis à l'épreuve.

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Victoire de Lise Meitner contre Otto Hahn : Cyril Gely

Le roman de Cyril Gely, « Le Prix » (2019), met en scène un affrontement psychologique intense entre Otto Hahn et Lise Meitner le jour de la remise du prix Nobel à Hahn en 1946. Dans l'intimité d'une suite d'hôtel à Stockholm, un duel moral et intellectuel se déploie, explorant les rapports de force inégaux, les dynamiques de genre dans le domaine scientifique et les failles éthiques du national-socialisme. La prose dramatique de Gely transforme les faits historiques en un huis clos, où Lise Meitner réhabilite ses travaux scientifiques longtemps occultés et où Hahn est contraint d'affronter sa culpabilité morale. Finalement, Hahn reçoit le prix Nobel, mais la véritable reconnaissance revient à Meitner, dont la justice discrète marque l'histoire d'une empreinte indélébile.

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Réhabilitation de la mère : Émilie Lanez sur « Vipère au poing » d'Hervé Bazin

L’enquête d’Émilie Lanez, « Folcoche : le Secret de Vipère au poing », révèle que le célèbre roman d’Hervé Bazin, « Vipère au poing », était moins une dénonciation autobiographique d’une mère monstrueuse qu’une vengeance littéraire calculée par un fils à la réputation sulfureuse qui voulait effacer son passé et s’emparer de son héritage : tandis que Bazin dépeint la mère Paule dans son best-seller comme une « folle » sadique qui tourmente ses enfants, Lanez reconstitue, à partir de dossiers de police, de dossiers psychiatriques et de la correspondance familiale, que Jean Hervé-Bazin était un escroc mythomane dont le roman servait d’outil de chantage et dont le portrait de la mère était un « meurtre sur papier » ; Dans le même temps, les autres ouvrages de Lanez, « La Garçonnière de la République », une enquête sur les pratiques de pouvoir secrètes et peu transparentes de l'élite politique autour de la résidence présidentielle de La Lanterne, et « Noël à Chambord », une analyse de la mise en scène monarchique d'Emmanuel Macron au château de Chambord, montrent que l'auteur expose systématiquement le fossé entre la mise en scène publique et la vérité cachée – de sorte que la critique soutient que Lanez ne se contente pas de détruire le mythe du fils héroïque dans « Vipère au poing », mais démasque fondamentalement l'aveuglement moral des institutions françaises qui protègent les agresseurs et réduisent les victimes au silence.

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Du courage comme de la lâcheté : Jérôme Garcin sur la littérature pendant l'Occupation

Dans « Des mots et des actes : les belles-lettres sous l'Occupation » (Gallimard, 2024), Jérôme Garcin propose une analyse moralement incisive de la scène littéraire française durant l'Occupation, démontrant comment les mots pouvaient devenir des instruments d'asservissement ou de résistance. À travers des portraits saisissants de collaborateurs tels que Brasillach, Céline, Morand et Chardonne, ainsi que de figures de la Résistance comme Prévost, Decour et Lusseyran, il montre que le génie littéraire, loin de relativiser la culpabilité morale, l'exacerbe. Son principe directeur est « l'échelle de Prévost », une échelle qu'il a élaborée pour évaluer le lien entre la position éthique et la pratique littéraire. Garcin révèle comment une élite culturelle a maintenu une vie culturelle parisienne vibrante malgré les massacres et la répression, et comment un culte esthétique autour des auteurs collaborationnistes persiste encore aujourd'hui, tandis que les écrivains de la Résistance sont marginalisés. L'ouvrage est à la fois un bilan historique, un plaidoyer moral et un autoportrait intellectuel d'un lecteur qui renonce à une lecture naïve. Cette recension met en lumière la double nature de l'ouvrage : la reconstruction historique du champ littéraire sous l'Occupation et la révision autocritique par Garcin de sa propre approche de la lecture. Elle souligne que Garcin remet en question la séparation traditionnelle entre œuvre et auteur, révélant la persistance d'une « amnésie esthétique » française qui témoigne d'une admiration pour les collaborateurs et d'un respect purement formel envers les résistants. La recension explique comment Garcin relie les portraits littéraires à des arguments structurels (le CNE, les conflits générationnels, les milieux sociaux), initiant ainsi une recanonisation morale qui réhabilite la responsabilité comme catégorie indispensable de la critique littéraire. En définitive, la recension perçoit le livre comme une contribution essentielle contre la banalisation de la trahison culturelle – et comme un manifeste contre l'aura mythique persistante qui entoure les « génies » de la haine.

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fictions terroristes

Numéro spécial « Récits et fictions du terrorisme », Revue des sciences humaines 359 (2025).

Traitement narratif des attentats terroristes de 2015

Ce numéro spécial de Revue des sciences humaines Ce volume rassemble les contributions issues d'un colloque qui s'est tenu à Paris du 15 au 17 novembre 2023. La question centrale est celle de la manière dont la société française appréhende les attentats terroristes de 2015 à travers les récits, qu'il s'agisse de témoignages ou d'œuvres de fiction. Ce numéro propose une exploration fondamentale des enjeux narratifs, éthiques et psychologiques que le terrorisme pose à la littérature et à la société.

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Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Au-delà de la civilisation : Fabrice Humbert

Le roman de Fabrice Humbert, « De l'autre côté de la vie » (2025), déploie un récit d'évasion apocalyptique où le narrateur, un avocat parisien, fuit avec ses enfants une capitale ravagée par la guerre civile. Le voyage vers une « République du Jura » quasi mythique se mue en une descente aux enfers morale : ce qui commence comme une tentative de protection se transforme en une étude phénoménologique de la brutalisation. Le langage lui-même se révèle être le vecteur du poison – « les mots ont préparé le terrain » – tandis que la violence naît de la peur et du conformisme. Le roman mêle analyse sociale dystopique et poétique existentielle : l'enfance apparaît comme le dernier vestige de l'humanité, la nature comme un réconfort illusoire, l'utopie comme une image fragile et illusoire qui périt dans les flammes. La parabole ne dépeint pas d'abord les catastrophes extérieures, mais plutôt l'érosion de l'humanité par la désintégration des valeurs partagées et la « fluidité » sociale de l'ancienne civilisation. Cette recension interprète ce roman comme une continuation de l'œuvre complète d'Humbert et l'inscrit dans un contexte systématique, thématiquement et poétiquement cohérent. Elle défend une double perspective : d'une part, le roman est perçu comme une condensation littéraire de tous les motifs précédemment développés – la désintégration des liens sociaux, la manipulation de la réalité par les médias, l'illusion des utopies – et d'autre part, comme une radicalisation de l'auteur, rompant avec ses espoirs moraux antérieurs. La critique révèle comment le narrateur, en tant qu'avocat, soumet son propre langage à une « purification » et conçoit l'œuvre comme un contre-discours à la violence, tout en démontrant les limites d'un tel discours. La recension montre clairement qu'Humbert pousse son thème central – la mise en péril de l'humanité civilisée – jusqu'à une conclusion littéraire sans concession dans ce roman.

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Le féminicide comme structure de pensée : Ivan Jablonka

Ivan Jablonka, La culture du féminicide : histoire d'une structure de pensée (Traverse, 2025).

Phénomène systémique : violences sexuelles, mutilations et homicides

Ivan Jablonkas La culture du féminicide : histoire d'une structure de pensée (2025) présente une analyse littéraire et socio-historique qui révèle la centralité culturelle du féminicide à connotation sexuelle dans la civilisation occidentale. Jablonka, connu pour ses travaux sur la violence et les structures sociales, identifie la culture gynocide ou culture du féminicide (« culture du féminicide »). 1 Il s'agit d'une structure de pensée universelle qui imprègne la société et prépare le terrain au plaisir tiré du terrorisme féminin. Le problème fondamental réside dans l'ambivalence de cette obsession sociétale : nous sommes culturellement « accros » aux meurtres à caractère sexuel tout en condamnant ces actes comme abominables. Jablonka définit le féminicide comme le « meurtre d'une femme en tant que femme », un crime prémédité et systémique enraciné dans les inégalités sociales. Il segmente théoriquement cet acte en trois « éléments gynocidaires » : (1) la violence à caractère sexuel (viol, prostitution), (2) la mutilation (torture, démembrement) et (3) le meurtre proprement dit. La thèse centrale est que cette culture gynocidaire, à travers l'« idéologie gynocidaire » – la justification de cette représentation – légitime et normalise le féminicide, de la mythologie à nos jours, comme une « logique qui traverse la société tout entière ».

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Remarques
  1. « Le terme « féminicide » a été forgé par des féministes américaines dans les années 1990 pour décrire le meurtre de femmes en raison de leur sexe. Les féministes mexicaines ont ensuite développé ce terme en y ajoutant la syllabe « ni » pour souligner qu'il ne s'agit pas de meurtres de femmes pris individuellement, mais d'un crime de masse. » https://contre-les-feminicides.ch/femizid-oder-feminizid/, le 21 décembre 2023.>>>

L'autre camp, sans ressentiment : Paul Gasnier

« La Collision » (2025, finaliste du Prix Goncourt et du Prix Roman Fnac) de Paul Gasnier transforme une tragédie personnelle – la mort de sa propre mère dans une course de rue à Lyon – en une enquête littéraire mêlant autofiction, reportage et essai. L’accident n’apparaît pas comme un malheur isolé, mais comme la collision emblématique de deux Frances : d’une part, la mère cosmopolite, intellectuelle et privilégiée ; d’autre part, le jeune Saïd, auteur de l’accident, marqué par la pauvreté, la pression des pairs et la culture de la violence des « pentes ». Gasnier retrace minutieusement les dossiers judiciaires, les témoignages et les biographies, révélant la profondeur des fractures sociales inscrites dans le paysage urbain. Le livre place ainsi la collision de deux vies au cœur de son propos – et, par conséquent, la question de savoir comment une société produit ses propres divisions. L’essai souligne que Gasnier refuse de transformer sa colère en ressentiment ou de laisser cette affaire être instrumentalisée à des fins populistes. Au lieu de désigner des coupables, il s'attache à comprendre le contexte, donnant la parole à l'entourage de Saïd et interrogeant simultanément les médias, le système judiciaire et les tentations de la manipulation politique. Des références intertextuelles – de Valéry à Despentes en passant par les écrits de sa mère sur le yoga – structurent une démarche qui vise à transformer le deuil non en vengeance, mais en lucidité. « La collision » devient ainsi un geste littéraire contre la simplification excessive et le ressentiment, et une tentative de saisir la violence de notre présent dans toute sa complexité.

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Partenariat et violence dans le roman : Nathacha Appanah

Le titre « La nuit au cœur » (2025), le nouveau roman de Nathacha Appanah, reflète ses thèmes centraux : violence, peur, isolement, traumatisme, mais aussi résistance et quête de sens et de mémoire. Structuré en cinq parties, le roman alterne entre le récit autofictionnel de l’auteure et les destins reconstitués d’Emma et Chahinez, une « chambre imaginaire » servant d’espace de rencontre et de réflexion. Le roman déconstruit les féminicides non comme des incidents isolés, mais comme les expressions d’un système patriarcal profondément enraciné qui transcende les cultures et les époques. Il critique vivement les sociétés patriarcales, notamment en Algérie et à Maurice, où les femmes sont stigmatisées après un divorce et où leur autonomie est restreinte. Les récits parallèles des trois femmes – une survivante et deux victimes – soulignent le danger universel auquel les femmes sont confrontées et les similitudes troublantes entre les profils des agresseurs et les schémas de violence (contrôle, jalousie, isolement, violences physiques et psychologiques).

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Culpabilité, honte, liberté : Marie-Ève ​​Lacasse

Le roman de Marie-Ève ​​Lacasse, « La vie des gens libres » (Seuil, 2025), est une œuvre narrative à la fois sobre et d'une grande complexité, qui explore les conséquences de la culpabilité, l'expérience de la stigmatisation et la quête d'une nouvelle image de soi. Au cœur du récit se trouvent deux femmes : Clémence Thévenin – anciennement Clémence Robert, médecin, criminelle et prisonnière – et Laura Rolin, mère célibataire et médecin en pleine transition sociale. Bien que leurs destins ne soient pas directement liés, ni biographiquement ni socialement, Lacasse, par de subtils parallèles narratifs et des réflexions symboliques, tisse une sorte de double biographie féminine qui se fond en une réflexion collective sur la possibilité de la liberté des femmes. Le roman est multiple : critique sociale des rapports de classe, drame intimiste sur la culpabilité et la solitude, et mosaïque poétique de monologues intérieurs et d'observations concrètes. Dans sa dimension politique plus profonde, « La vie des gens libres » peut également être interprétée comme une analyse critique des systèmes judiciaire et de santé français. Les questions de participation sociale, de solidarité entre femmes et de l'ordre symbolique de la pureté et de l'imperfection sont au cœur du débat. Que signifie être « libre » et qui appartient à la « vie des gens libres » ?

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Rentrée littéraire : littérature française contemporaine
Vue d'ensemble de la vie privée

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