Chant dans le chaos : Apocalypse, nomadisme et résistance dans l'œuvre de Mathieu Belezi

« Cantique du chaos » de Mathieu Belezi dépeint un monde post-apocalyptique né d'un déluge biblique amplifié, dont l'ordre politique et existentiel est marqué par la violence, le vide et le déracinement. Au cœur de ce récit se trouve Théo Gracques, un desperado vieillissant qui, après une tentative infructueuse de retraite en ermite, fuit avec Chloé et ses enfants à travers une Europe et une Amérique dévastées. Son présent est inextricablement lié aux souvenirs, condensés avec lyrisme, de son amour perdu, Léonore, et de la mort de leur enfant. Après de nouvelles pertes et un déclin physique croissant, son périple s'achève sur les rives de l'Orénoque, où il meurt et lègue son dernier poème à une jeune femme qui le conserve précieusement. Cet essai interprète ce récit comme une poétique à triple structure – entre roman de route, épopée et cycle lyrique – où le mouvement est à la fois déplacement spatial, travail de mémoire et processus de mort. Ce texte met en lumière la manière dont Belezi, par l'entrelacement d'un hymne mythique d'ouverture, de chapitres prosaïques de fuite et d'entrées de journal poétiques, établit une « poétique de la fin » : l'écriture y apparaît non comme une représentation du monde, mais comme l'ultime acte autonome dans un monde sans alternative. La forme hybride est interprétée comme une réponse à la catastrophe dépeinte – l'abondance baroque du langage face au vide du monde dévasté, la transcendance lyrique du temps face à la linéarité du déclin, les personnages féminins comme porteuses d'action et de tradition face au narrateur masculin épuisé. En reliant étroitement ces lignes formelles et thématiques, cette analyse montre que le roman n'est pas seulement un récit dystopique, mais aussi une réflexion sur les conditions mêmes de la littérature : le « cantique » devient la dernière forme, précairement persistante, de création de sens face à la désintégration totale.

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Tous coupables : Le procès du pélican comme théâtre documentaire de Milo Rau et Servane Dècle

Milo Rau et Servane Dècle ont créé un oratorio en quarante fragments à partir du dossier du procès des viols de Mazan, « Le Procès Pelicot », qui transforme le procès historique intenté à Dominique Pelicot et à ses cinquante coaccusés en un document théâtral polyphonique : actes d’accusation, dépositions de témoins, interviews de rue, rapports psychiatriques, manifestes féministes, biographies des agresseurs et dialogues par SMS s’assemblent en un panorama qui vise à révéler non pas la vérité juridique, mais la structure sociale profonde de la violence. Cette interprétation met en lumière la manière dont Rau opère simultanément sur plusieurs plans : poétiquement, par le choix de l’oratorio comme forme de contemplation méditative sans action scénique ; intertextuellement, par l’encadrage avec « L’Ascension du Mont Ventoux » de Pétrarque comme critique du regard masculin ; et dramaturgiquement, par l’agencement des quarante fragments, qui abordent le cadre juridique externe, les biographies des agresseurs, l’analyse sociologique et les contre-arguments féministes. L'interprétation révèle que les choix les plus marquants de Rau sont souvent des choix par omission : absence de pathétique, d'analyse des classes politiques, de synthèse des questions de justice en suspens. Au centre se trouve Gisèle Pelicot elle-même – non pas comme une sainte ou une icône, mais comme une actrice politique dont le refus d'accepter le husclos devient le geste fondamental de toute l'œuvre et qui, dans l'épilogue, au-delà des quarante fragments numérotés, a le dernier mot.

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L'appartenance comme exclusion : la langue étrangère et le père comme Yekkes au Manoir Dory

Le roman révèle comment l'identité juive fonctionne simultanément comme une protection historique et comme une inscription normative sur le corps, plaçant l'individu dans une tension insoluble entre diaspora et appartenance israélienne. Un fils écrit à son père défunt dans une langue étrangère, démontrant comment l'histoire, l'origine et le pouvoir s'inscrivent de manière indélébile dans les corps, les noms et les désirs – et comment on ne peut y échapper qu'en les réinterprétant. « Le Gorille » de Manor Dory (Grasset, 2026) explore la construction de l'identité à travers des inscriptions historiques, corporelles et linguistiques – et comment ces inscriptions ne peuvent être surmontées, mais seulement transformées. Le point de départ est la constellation d'un roman épistolaire à forte dimension autobiographique, dans lequel un fils écrit à son père défunt pour lui échapper et, simultanément, le recréer sous une forme littéraire. À partir de ce point de départ, l’essai reconstitue les axes narratifs centraux du texte : l’enfance marquée par un père physiquement et symboliquement différent (non circoncis, changement de nom de Reinhard à Ezer), l’adolescence de l’auteur comme une phase d’approche violente de son propre corps et de résistance simultanée (aboutissant à un épisode psychiatrique et à des pulsions homoérotiques), et la vie adulte, où convergent conflits généalogiques, politiques et érotiques dans une existence transnationale entre Tel Aviv, Berlin et Paris. L’interprétation lit le roman à l’aune de la thèse selon laquelle différentes structures de pouvoir – famille, religion, État, masculinité – fonctionnent de manière homologue dans la mesure où elles marquent, disciplinent et rendent intelligible le corps ; la circoncision y apparaît comme une figure paradigmatique, mais se déploie à travers les noms, les langages et les pratiques institutionnelles. Une attention particulière est portée à la poétique employée : le choix du français comme langue « privée » de l’écriture, la structure en mosaïque comme reflet d’une mémoire non linéaire, et la figure du deadnaming comme point de rencontre entre les politiques de dénomination sionistes et la pensée queer. Parallèlement, la critique met en lumière le paradoxe central de l’existence juive, que le roman condense en une image concise : ce qui assurait la survie en Europe (le corps non circoncis) signifie l’exclusion en Israël – un renversement historique incarné dans le corps du père et explicité dans l’écriture du fils. Dans cette perspective, l’écriture elle-même apparaît comme une pratique ambivalente : non pas comme libération de la violence, mais comme son déplacement vers une forme autodéterminée, comme une « traduction » qui ne rend la loyauté possible que par la trahison. La fin – l’annonce d’un enfant non circoncis et polyglotte – est interprétée comme une interruption délibérée d’un contexte d’inscription, dont le roman, tout en réfléchissant à l’influence persistante, ne la nie pas.

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La France comme nouvelle Marianne : allégorie d'une France kaléidoscopique dans l'œuvre de Nancy Huston

« Francia » de Nancy Huston (Actes Sud, 2024) est un roman à la fois narratif et thématiquement riche. Au cœur de l'intrigue se trouve Francia, une protagoniste transgenre originaire de Colombie, que le roman suit dans son travail de travailleuse du sexe au Bois de Boulogne à Paris, un jour de mai. Ce cadre temporel précis sert de toile de fond à un panorama complexe où se succèdent dix-sept clients masculins, issus de milieux sociaux, culturels et biographiques divers, révélant leurs besoins cachés, leurs traumatismes et leurs illusions. À travers des retours en arrière, l'histoire de Francia se dévoile, de sa naissance sous le nom de Rubén à sa transition, jusqu'à son identité choisie, qui, sous le nom de « Francia », est intrinsèquement liée à la France. Le roman construit ainsi un portrait kaléidoscopique de la société française contemporaine, où s'entremêlent les questions de migration, de genre, de masculinité et d'inégalités sociales. Cette interprétation suggère que Francia peut être lue comme une « nouvelle Marianne », une allégorie moderne de la République française elle-même : son corps, son identité hybride et sa position sociale incarnent les contradictions d’un pays marqué par la diversité postcoloniale, les tensions sociales et un traumatisme collectif. En conséquence, l’essai soutient que Francia n’est pas simplement une figure individuelle, mais un écran de projection symbolique pour la compréhension de soi nationale. Il met particulièrement en lumière la structure à double perspective – la vision intérieure expansive des hommes face à la perception extérieure sobre et professionnelle de Francia – d’où émerge une critique implicite de l’interprétation masculine de soi : les hommes apparaissent moins comme des sujets autonomes que comme mus par le désir, la peur et les attentes de la société. Au cœur de l’analyse se trouve la thèse de l’universalisation de la « prostitution » comme principe social (« tout le monde est pute »), qui nie la distinction morale du travail du sexe et interprète plutôt l’échange, le besoin et la performance comme des pratiques humaines universelles. Cette interprétation perçoit les procédés de multiperspectivisme, de polyphonie et d'autoréflexion métafictionnelle employés par Huston (le personnage de « Griffonne ») comme un programme poétique : la littérature elle-même apparaît comme un acte d'empathie et d'appropriation, éthiquement risqué mais épistémologiquement fécond. En somme, elle dépeint le roman comme un texte à la fois politique et profondément empathique, qui ne résout pas les conflits sociaux de manière dogmatique, mais les condense et les rend visibles dans la figure de Francia – une « nouvelle Marianne ».

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Généalogie de la haine : autobiographie, antisémitisme et poétique de l'histoire chez Édouard Drumont et Christophe Donner

Comme le démontre cet essai, le roman de Christophe Donner, « La France goy », déploie un récit généalogique où s'entremêlent histoire familiale individuelle et histoire idéologique collective. Le point de départ est la recherche, par le narrateur, de son arrière-grand-père Henri Gosset dans les archives. Cette recherche se transforme rapidement en une vaste reconstruction de l'antisémitisme français depuis la fin du XIXe siècle. À travers l'ascension sociale de Gosset et ses liens avec les cercles de Léon Daudet et d'Edgar Bérillon, la famille est directement intégrée au réseau idéologique de l'époque. Parallèlement, la biographie d'Édouard Drumont se construit comme une « anatomie de la haine », révélant comment l'échec personnel, l'humiliation sociale et les stratégies médiatiques se cristallisent en un puissant récit antisémite. Ce réseau est complété par des figures opposées, comme l'anarchiste Marcelle Bernard, ainsi que par la perspective généalogique autour du grand-père Jean Gosset, dont la mort dans un camp de concentration porte le récit historique à son aboutissement tragique. Cette interprétation soutient que la méthode de Donner n'est ni purement autobiographique ni historique au sens classique du terme, mais qu'elle développe, à la manière d'une « archéologie généalogique », une poétique réflexive des archives où documents, fiction et introspection s'entremêlent, subvertissant systématiquement les frontières entre autobiographie et biographie. Au cœur de cette démarche se trouve la thèse d'une continuité structurelle de l'antisémitisme, non pas affirmée discursivement mais démontrée narrativement par la mise en évidence des sédiments idéologiques, linguistiques et affectifs à travers les générations. La réussite littéraire de Donner réside non seulement dans la condamnation morale de l'antisémitisme, mais aussi dans la révélation de son attrait esthétique et narratif : le succès de Drumont s'explique par une logique narrative qui transforme des ressentiments diffus en un récit cohérent. Cela conduit à une approche critique sophistiquée qui appréhende l'écriture elle-même comme un pouvoir ambivalent – ​​comme un moyen à la fois de séduction idéologique et de contre-action éclairée – et qui lit le roman dans son ensemble comme une tentative d'acquérir une forme de connaissance historique qui transcende la simple factualité grâce à l'exploration littéraire des enchevêtrements généalogiques.

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Le Monstre et son Double : Pierre Rivière dans Michel Foucault et Ismaël Jude

Cette recension porte sur deux ouvrages radicalement différents mais inextricablement liés : le recueil documentaire « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère », dirigé par Michel Foucault, qui place le triple meurtrier Pierre Rivière au cœur de discours concurrents, et « Deuil » d’Ismaël Jude (éditions verticales, 2022), qui s’attaque performativement à cette même forme de confinement discursif. Tandis que le livre de Foucault inscrit les mémoires de Rivière, rédigées en prison, dans un ensemble d’archives polyphoniques – dossiers judiciaires, rapports médicaux, commentaires historiques – démontrant ainsi comment une vie devient une « affaire » à travers le langage institutionnel, Jude projette cette constellation dans le présent et la déconstruit de l’intérieur : sa narratrice lit Foucault, réinterprète ses termes (parricide devient matricide, sororicide, fratricide) et se métamorphose en double féminin refoulé du meurtrier. Cette recension ne se contente pas de souligner ce contraste comme une différence entre deux méthodes – d’un côté la distance analytique de la généalogie, de l’autre la contre-discours furieuse, corporelle et destructrice du langage – mais comme une sorte de mouvement dialectique : Foucault montre comment les discours s’approprient un texte ; Jude montre que cette critique elle-même demeure une forme d’appropriation. Le centre d’intérêt se déplace de façon décisive : là où Foucault lit le texte comme un champ de bataille entre justice et psychiatrie et souligne son « étrange beauté », Jude insiste sur ce qui disparaît dans ce processus – la violence sexiste, les corps des victimes, la possibilité d’une autre voix, non masculine. La force de l’argumentation de cette recension réside précisément dans le fait qu’elle n’oppose pas ces deux perspectives, mais les conçoit plutôt comme une tension nécessaire : elle montre comment le projet de Foucault crée les conditions dans lesquelles Jude peut écrire, et simultanément comment Jude brise ces conditions en radicalisant l’écriture elle-même en un acte. Cela crée l’image d’une constellation littéraire et théorique dans laquelle une question centrale devient de plus en plus pressante : si – comme chez Rivière – texte et action fusionnent, qui alors contrôle leur signification ? Et qui est entendu – ou réduit au silence ?

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Le Fou de Bourdieu : Parodie théorique et diagnostic social chez Fabrice Pliskin

Après un vol, le bijoutier Antonin Firminy abat l'un des agresseurs en fuite et, à sa sortie de prison, se proclame justicier des « opprimés » à Paris sous une nouvelle identité, légitimant ses actes par une lecture radicalisée de la sociologie. Parallèlement, le journaliste Mandrillon suit son enquête, se trouve pris au piège de ses propres contradictions morales et finit par transformer l'histoire de Suburre en un livre à succès qui offre plus d'interprétations que d'éclairages. Le roman de Fabrice Pliskin, « Le fou de Bourdieu » (2025, Le Cherche-Midi), peut se résumer comme une étude de cas dense et intellectuellement pointue sur la dangereuse appropriation de la théorie : au centre, Firminy, après un acte de violence fatal et une période traumatisante d'incarcération, se réinvente radicalement sous le nom de Suburre, adoptant la sociologie de Pierre Bourdieu non comme un outil analytique, mais comme un système d'interprétation existentiel. De ses lectures, il élabore une vision du monde qui transforme le déterminisme social en absolution morale et, finalement, en un programme de contre-violence épuisé par la petite délinquance, la destruction symbolique et les manifestes idéologiques. Parallèlement, le journaliste Mandrillon observe, analyse et utilise ces événements à des fins littéraires, sans jamais prendre position de manière tranchée. Le roman s'attache moins à réfuter la théorie sociologique qu'à démontrer sa distorsion performative : des concepts comme l'habitus, la domination et la violence symbolique sont absolutisés dans le mode du ressentiment et traduits en action, créant une structure dialectique où l'explication devient justification. L'analyse de la constellation de personnages, reflet de deux formes d'évitement des responsabilités – la radicalisation idéologique de Suburre et l'auto-relativisation rhétorique de Mandrillon – est particulièrement pertinente et permet de lire le roman comme une parabole d'une société discursivement survoltée, où le langage se substitue à l'action et la théorie devient un écran de projection. De plus, en interprétant la structure formelle du texte comme un « dispositif expérimental », le roman démontre son effet non pas principalement par l'intrigue, mais par l'escalade constante d'une façon de penser qui se détache de la réalité et la déforme simultanément.

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Terre des rois enfants : la Palestine entre violence et miséricorde, par Yasmina Khadra

Le nouveau roman de Yasmina Khadra, « Le prieur de Bethléem » (Flammarion, 2026, cité comme PB), s'inscrit dans la continuité thématique de sa « Trilogie du grand malentendu », qui dressait une cartographie littéraire des régions en crise du début des années 2000 : l'Afghanistan sous le régime taliban (avec « Les Hirondelles de Kaboul »), Israël et les territoires palestiniens durant la Seconde Intifada (dans « L'Assassin »), et l'Irak dans le contexte de la guerre d'Irak après l'invasion américaine de 2003 (dans « Les Sirènes de Bagdad »). Comme dans ces romans, Khadra mêle ici une intrigue haletante à une réflexion morale sur la violence, l'humiliation et la radicalisation. L'histoire est centrée sur l'éditeur franco-israélien Alexandre Yakovlevoi, qui reçoit un manuscrit d'un moine palestinien et est peu après enlevé par son auteur. Alors qu'Alexandre est contraint d'écouter le récit de la vie du prieur Wahid – une chronique de déracinement, de perte familiale et de violence politique en Palestine –, un lien personnel se tisse peu à peu : Alexandre lui-même, jeune soldat en Israël, a été impliqué dans le meurtre de la cousine enceinte de Wahid. Le roman développe à partir de là une confrontation qui vise non pas la vengeance, mais une prise de conscience morale. Parallèlement, des scènes visionnaires, presque messianiques – telles que des guérisons mystérieuses en Jordanie ou l'apparition d'un pèlerin dans les ruines de Gaza – ouvrent une perspective spirituelle dans laquelle Khadra inscrit le conflit dans un horizon universel de responsabilité humaine. L'essai interprète le roman comme une suite tardive de la trilogie, qui approfondit et transforme simultanément son analyse du « grand malentendu » entre l'Orient et l'Occident. Tandis que les œuvres précédentes analysaient principalement la genèse de la violence à partir de l'humiliation et de l'impuissance politique, ici, l'attention se porte sur une confrontation morale entre bourreau et victime. L'argumentation de cet essai explore plusieurs niveaux : d'abord, la dimension politique du roman, critique de la violence militaire et de la perception asymétrique du conflit au Moyen-Orient ; ensuite, la structure psychologique de la culpabilité, incarnée par la figure de l'éditeur franco-israélien ; et enfin, un niveau religieux et symbolique où Khadra envisage une renaissance morale. Il est particulièrement souligné que le roman ne se cantonne pas au réalisme politique, mais formule un contre-mouvement utopique : la vérité, l'empathie et le « geste salvateur » apparaissent comme des possibilités de rompre le cycle du traumatisme et de la vengeance. L'interprétation envisage donc PB moins comme un roman politique au sens strict que comme une tentative littéraire de prise de distance, une quête pour transformer le conflit au Moyen-Orient en une éthique universelle de l'humanité.

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Des Mods aux poètes : la disparition calculée dans les œuvres de Charles Baudelaire et Cyrille Martinez

Le roman de Cyrille Martinez, « Comment habiller un garçon » (éd. verticales, 2026), raconte l'histoire d'un narrateur anonyme qui, après une période dépressive où il reste apathiquement alité et voit son amas de vêtements, symbole de sa désintégration intérieure, réintègre peu à peu la société. Un emploi d'assistant de bibliothèque à Avignon marque sa première sortie de l'isolement ; dans un premier temps, il tente de se rendre socialement acceptable par des vêtements simples et « décents ». Mais c'est sa rencontre avec la culture Mod, autour de Joe, place des Corps-Saints, qui lui ouvre une perspective plus radicale : le vêtement n'apparaît plus comme un moyen de conformité, mais comme un instrument de discipline mentale, de distinction sociale et d'affirmation esthétique de soi. À travers des rituels – se raser la « French Line », acquérir une parka M51, perfectionner un pantalon sur mesure – il est initié à un code exigeant un effort maximal et une rigueur formelle absolue. Parallèlement, le roman ancre cette pratique stylistique de manière intertextuelle : des figures comme George Brummell et Charles Baudelaire offrent des modèles d’élégance ascétique visant à l’invisibilité. Le point culminant symbolique est l’échange d’un disque soul rare contre un « habit noir » mythique, censé avoir appartenu à Baudelaire. Avec cette queue-de-pie noire, le narrateur achève sa métamorphose d’expert en mode en poète : la mode devient un précurseur de la poésie, l’identité une forme consciemment portée. – Cette interprétation lit le roman comme une étude de la construction identitaire à travers les signes extérieurs et le situe dans l’œuvre de Martinez, qui explore à maintes reprises les espaces subculturels comme des laboratoires d’auto-création. Sur le plan argumentatif, elle combine l’analyse des motifs (tas de vêtements, parka, pantalon à revers, queue-de-pie) avec une contextualisation poétologique : l’« infralangue » documentaire, l’usage littéraire et populaire des listes et des catalogues, et la dense intertextualité apparaissent comme des correspondances formelles avec le projet thématique. Ici, la masculinité se définit non pas biologiquement, mais esthétiquement : comme discipline, comme résistance aux stéréotypes virils et militaristes, et comme renversement symbolique des hiérarchies sociales (« mieux habillé que le patron »). Martinez relie l’esthétique Mod au concept baudelairien de modernité : l’artificialité devient salut face à une « nature » ​​informe, la queue-de-pie noire, signature paradoxale d’une identité qui trouve son accomplissement dans la disparition. Ainsi, cette interprétation perçoit le roman non comme un récit initiatique nostalgique, mais comme un manifeste poétique où la réflexion sur le vêtement lui-même devient acte d’écriture.

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Entre installation artistique et non-dystopie : le diagnostic radical du présent selon Théo Casciani.

Dans ses romans « Rétine » (2019) et « Insula » (2026, tous deux publiés chez POL), Théo Casciani présente deux expériences interdépendantes explorant le présent numérique. Tandis que « Rétine » dissèque la désintégration d'une relation à distance dans un monde d'installations artistiques, de conversations Skype et d'images circulant à l'échelle mondiale, « Insula » intensifie cette esthétique de la distance jusqu'à la dystopie existentielle : une pilule de réalité virtuelle illégale, une radicalisation politique et la mort du père des suites d'un cancer s'entremêlent pour former un récit d'inaccessibilité, de deuil et de froideur algorithmique. Les deux romans s'articulent autour de la question de la transformation de la perception, du corps et de l'intimité dans un contexte de médiatisation permanente. – Cette double interprétation permet de lire ces textes comme une évolution d'une « poétique de la surface » esthétique vers une non-dystopie chargée de sens moral. Elle développe son argumentation autour de catégories centrales – le regard, l’espace, le temps, l’intertextualité, la masculinité – et montre comment Casciani érige le motif de l’œil en matrice poétique : de la rétine comme réceptacle de stimuli visuels à l’insula comme métaphore neuronale de l’isolement. Les deux romans culminent dans le « Cri » – moment où le corps interrompt la domination des images et s’affirme face à la simulation lisse du monde.

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Le langage froid des dossiers : Comment la France a géré ses homosexuels : David Alliot

Dans « Les secrets de Sodome : un siècle et demi d'homosexualité clandestine » (Plon, 2025), David Alliot reconstitue le quotidien clandestin des hommes homosexuels entre 1830 et 1981, à partir des archives de la préfecture de police de Paris. Sa démarche se veut résolument analytique et non apologétique : à partir de la froideur administrative des registres, des rapports de surveillance et des procès-verbaux de perquisition, il met en lumière comment l'État et la société ont surveillé, catégorisé et pathologisé moralement une minorité qui, bien que n'étant plus formellement un crime depuis 1791, était culturellement ostracisée. Des lieux de rencontre comme les hôtels garnis, les bals de la Cité Magique ou les Vespasiennes apparaissent comme des micro-espaces sociaux où se croisaient désir, peur et contrôle. Parallèlement, des biographies individuelles – d'aristocrates à prostitués, de chanteurs à militants – sont libérées de l'anonymat des dossiers. Il en résulte une vaste histoire sociale qui retrace l'évolution de la répression, de l'ostracisme monarchique à la morale biopolitique de la Troisième République et à la législation discriminatoire de 1942, poursuivie sous De Gaulle, jusqu'au tournant de 1981. Alliot montre que l'abolition de la criminalisation de la « sodomie » n'a nullement signifié l'acceptation sociale, mais a plutôt ouvert la voie à une ère de surveillance insidieuse où les identités étaient cataloguées plutôt que les actes poursuivis. Ce n'est qu'avec les bouleversements politiques de François Mitterrand que le fichage policier systématique a pris fin ; l'égalité juridique a suivi en 1982. Mais l'ouvrage se conclut sur une observation troublante : les droits sont historiquement contingents – chaque crise peut réactiver les vieux réflexes d'exclusion morale.

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Écriture hermaphrodite : Une nuit au musée avec Éric Reinhardt

« L’imparfait » d’Éric Reinhardt (Stock, 2026), premier volume de la collection « Ma nuit au musée », s’ouvre sur un postulat d’apparence simple : une nuit seul à la Galerie Borghèse. Pourtant, de cette expérience institutionnelle se déploie un texte aux multiples facettes, mêlant introspection, contemplation artistique, mythe et fantasme romantique. Au cœur de l’œuvre se trouve l’Hermaphrodite endormi, dont la double physicalité devient la figure centrale du livre : l’identité n’apparaît pas comme une forme figée, mais comme un phénomène dépendant du point de vue. La nuit au musée dissout l’ordre temporel habituel ; souvenirs, visites passées à Rome, scènes imaginées et perceptions présentes se confondent. Les œuvres ne sont pas expliquées en termes d’histoire de l’art, mais vécues comme des contreparties – des corps silencieux et résistants qui permettent l’intimité tout en maintenant une certaine distance. En parallèle, se déploie l’histoire de Gloria et Bruno, transformant le mythe antique d’Ovide de Salmacis et d’Hermaphrodite en un récit moderne de métamorphose et d’amour. En définitive, ce qui subsiste est moins une intrigue achevée qu'un état d'esprit : la conscience que la beauté, l'identité et la mémoire n'existent que dans l'inachevé, à l'imparfait. La critique souligne que ce livre ne doit pas être lu comme un compte rendu de musée, mais plutôt comme une expérience poétique. Elle montre comment Reinhardt utilise l'hermaphrodite, l'hybridité sculpturale du Bernin et la métamorphose mythique comme modèles pour sa propre écriture : le texte lui-même devient « hermaphrodite » en fusionnant essai, roman et autobiographie. La critique met particulièrement en lumière la tension entre proximité et inaccessibilité : le narrateur peut s'allonger près de la statue, la recouvrir de son imagination, mais il ne peut la posséder. La fin, elle aussi, est interprétée comme délibérément empreinte de gravité : au matin, le monde revient, bruyant et prosaïque, tandis que l'art replonge dans son intériorité de marbre. L'expérience de la nuit demeure comme un écho, non comme une transformation.

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Jean-Luc Lagarce, l'absent : la fiction biographique comme métathéâtre dans l'œuvre de Charles Salles

La littérature et le théâtre français contemporains ont trouvé en Jean-Luc Lagarce une figure dont l'importance a largement survécu à sa disparition prématurée en 1995. Lagarce, qui a souvent évolué en marge du milieu culturel établi de son vivant et a dû faire face à des obstacles financiers et institutionnels tout au long de sa vie, est devenu à titre posthume l'un des dramaturges les plus joués en France. Trente ans après sa mort, l'écrivain Charles Salles, avec son roman « Lagarce, fiction », publié en août 2025 aux éditions Table Ronde dans la collection Vermillon, s'attache à reconstituer, par la fiction, cette personnalité aux multiples facettes. Salles, qui avait déjà dressé le portrait d'une autre figure marquante du paysage culturel parisien dans son premier roman, « Alain Pacadis, Face B » (2023), salué par la critique, déplace dans cette seconde œuvre le point de vue du social à l'intime, sans pour autant perdre de vue le contexte socio-politique de l'époque. Ce rapport analyse la vie et l'œuvre de Jean-Luc Lagarce, les situe dans le cadre narratif de Charles Salles et établit les liens essentiels entre le dramaturge et l'œuvre de son biographe.

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Entre armure et faille : la virilité comme mythe, la masculinité comme expérience

Le recueil « Masculinité » (Grasset, 2025) rassemble textes littéraires, essais et réflexions qui révèlent la masculinité non comme une identité figée, mais comme un champ historiquement complexe et aujourd'hui fragile. Le point de départ est la distinction entre virilité et masculinité : tandis que la virilité désigne l’idéal normatif et étroit de l’homme fort, dominant et invulnérable, les contributions mettent en lumière les expériences contradictoires d’hommes réels qui souffrent sous le poids de ces attentes ou qui ne parviennent pas à les satisfaire. Les textes évoquent des garçons contraints dès leur plus jeune âge à des rituels de virilité, des pères qui, voulant transmettre la force, reproduisent la violence, des corps façonnés et marqués par le travail, le sport, la circoncision ou la migration, et des hommes pris en étau entre les modèles culturels de la masculinité. Dans son introduction, Dantzig analyse la masculinité comme une construction de pouvoir historiquement surchargée qui, simultanément, privilégie et déforme, et dont les aspects sombres – domination, violence, destruction – ne doivent pas être ignorés. La présentation d'Habib-Rubinstein transpose cette découverte dans la pratique littéraire, interprétant l'ouvrage comme un laboratoire de voix plurielles où aucune nouvelle norme ne s'établit, mais où la fragilité, le doute et les mouvements exploratoires sont mis en lumière. Il en résulte un panorama polyphonique de la masculinité en transition : épuisée par le mythe de la virilité, ouverte à des formes nouvelles, incertaines et narratives de la masculinité.

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Œuvres tardives comme laboratoire : Jean-Jacques Schuhl et Simon Liberati

« Les apparitions » de Jean-Jacques Schuhl et « Performance » de Simon Liberati (tous deux parus en 2022) explorent le thème d'écrivains vieillissants dont le déclin physique devient le point de départ d'une expérience littéraire radicalement renouvelée. Dans « Les apparitions », Schuhl met en scène un narrateur qui, après une grave hémorragie interne et une hypoxie cérébrale, est hanté par des « apparitions » : des événements visuels autonomes et d'une grande présence, qui refusent d'être des rêves ou des hallucinations. Le texte déploie une poétique du montage, de la citation et de la désubjectivation, où le moi s'efface progressivement derrière des images, des voix et des fragments étrangers. « Performance », quant à elle, raconte l'histoire d'un auteur de 71 ans qui, après un AVC, retrouve une énergie créatrice renouvelée grâce à une commande sur les Rolling Stones. Cette énergie est cependant largement alimentée par une relation scandaleuse avec sa jeune belle-fille, qui lui sert d'écran de projection pour un désir excessif. Le roman de Liberati mêle maladie, décadence, culture populaire et transgression dans une mise en scène provocatrice du vieillissement comme expérience esthétique aux limites de l'expérience humaine. – La critique considère les deux romans comme des œuvres paradigmatiques de la vieillesse, qui appréhendent le vieillissement non comme une phase de bilan ou de modération, mais comme un extrême esthétique. Elle soutient que Schuhl et Liberati développent deux modèles contrastés mais complémentaires du « créateur vieillissant » : une imagination réceptive et déresponsabilisante chez Schuhl, qui dissout presque le moi dans l'acte d'écrire, et une imagination agressive et transgressive chez Liberati, qui affirme une forme ultime de souveraineté artistique précisément dans le déclin moral et physique. Au cœur de l'analyse se trouve la thèse selon laquelle la pathologie, la maladie et la proximité de la mort deviennent « matière première de la pensée » dans les deux textes, d'où émergent de nouvelles formes d'intensité littéraire. La critique montre ainsi comment l'œuvre tardive fonctionne non comme un chant du cygne, mais comme un laboratoire où la littérature réexamine radicalement ses propres limites face à la mortalité.

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La République fonctionne : François Bégaudeau

« Désertion » (2026) de François Bégaudeau raconte l'histoire de l'érosion silencieuse mais irréversible de la vie de Steve, un jeune homme de la campagne normande. Élevé dans une famille stable, façonné par l'école, la consommation médiatique et les obsessions de la culture populaire, il se détache peu à peu de tout lien social. Petites vexations, invisibilité linguistique et indifférence institutionnelle s'accumulent au fil des ans jusqu'à ce qu'il parte finalement en Syrie et rejoigne les YPG kurdes. Le roman évite délibérément les tournants dramatiques ou les explications psychologiques, présentant le parcours de Steve non comme la conséquence logique d'une radicalisation, mais comme la conséquence structurelle d'une vie désormais invisible et ignorée de tous. La désertion est ici dépeinte moins comme une rupture que comme un processus progressif d'aveuglements sociétaux. Cette critique soutient que Bégaudeau subvertit les attentes d'un récit linéaire et politiquement causal. Le roman déploie une poétique du déplacement, du parallélisme et de la subjectivité affective, où les petits événements du quotidien, l'école, la famille et les médias forment la trame de la vie de Steve. La section consacrée à la Syrie déjoue la radicalisation attendue : au lieu d’une séduction idéologique, on y trouve des conversations, des scènes de la vie quotidienne et des discours contradictoires. Cette structure permet de lire « Désertion » comme la représentation littéraire d’un refus « anarchique » du sens, où la fonctionnalité formelle des institutions sociales révèle les vides existentiels qui rendent possible la disparition de Steve.

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La destruction comme possibilité : virilité et violence dans l'œuvre de Bernard Bourrit

Le roman de Bernard Bourrit, « Détruire tout » (2025), reconstitue un féminicide réel survenu dans la Suisse des années 1960, tout en rejetant systématiquement une psychologie linéaire du coupable ou une résolution morale. S'appuyant sur des archives, des observations et des fragments d'essais, l'auteur du crime, Alain, apparaît moins comme un monstre individuel que comme le symptôme d'une structure sociale patriarcale, rurale et autoritaire qui engendre la violence. Cette analyse montre comment Bourrit expose les limites étroites de la vie rurale, la normalisation masculine, les émotions inexprimées et les rapports de genre asymétriques, en analysant la masculinité en particulier comme une construction fragile et oppressive dont la prétention au contrôle se mue en violence destructrice. Le corps masculin devient l'arène des injustices sociales, tandis que Carmen apparaît comme un écran de projection des attentes de la société, sans pour autant être réduite à une simple figure. Formellement et éthiquement, le texte évite de faire du meurtre un point culminant narratif, le laissant comme un espace vide, concentrant ainsi l'attention sur les conditions sous-jacentes plutôt que sur le sensationnalisme. Ainsi, la critique considère « Détruire tout » comme une enquête littéraire sur la violence sociale, qui déploie sa puissance politique et esthétique précisément dans l’échec de l’explication et de la catharsis.

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Cantique des cantiques sans témoins : Patrick Autréaux

« L’Époux » (2025) de Patrick Autréaux est un roman intimiste et d’une grande intensité existentielle qui s’ouvre sur le mariage civil de deux hommes. Ce rituel, censé sceller leur union, se mue en une expérience d’isolement radical : l’absence manifeste de leurs familles, l’une géographiquement éloignée, l’autre idéologiquement et religieusement opposée à la leur. Le narrateur observe les larmes de son compagnon ; à cet instant, des années de silence, de conformisme et de rejet douloureux refont surface. Dès lors, le texte déploie une rétrospective complexe où une histoire d’amour homosexuelle s’entremêle à des blessures biographiques, à la maladie et à une profonde quête spirituelle. Au cœur de ce récit se trouve l’histoire juive de la famille du compagnon, marquée par l’Holocauste, le déracinement et l’exil, et dont les expériences traumatiques aboutissent à une rigidité religieuse et au rejet de leur relation. Autréaux montre comment ces blessures collectives empoisonnent les liens familiaux, engendrant silence, effacement et exclusion. S’inspirant du Cantique des Cantiques et de l’œuvre d’Edmond Jabès, le roman développe une poétique de l’absence, du silence et de l’exil, où le corps de l’être aimé devient sacré. « L’Époux » se lit ainsi comme un Cantique des Cantiques moderne, mêlant l’histoire intime d’un amour homosexuel au poids de la mémoire juive et esquissant une transcendance fragile et pourtant persistante – « venant du désert, comme on vient d’au-delà de la mémoire ».

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Corps exposé et mélancolie du sentier : Joy Majdalani et Robert Mapplethorpe

Cette analyse interprète le roman de Joy Majdalani, « Le goût des garçons » (2021), et son essai « Jimmy Freeman » (2025), comme deux étapes complémentaires d'un projet littéraire cohérent. Le roman « Le goût des garçons » est une exploration subjective du désir féminin, façonnée par la tension entre éducation religieuse, culpabilité et émancipation. Les figures masculines y apparaissent moins comme des personnages psychologiquement complexes que comme des surfaces de projection sur lesquelles le pouvoir, le fantasme et la transgression peuvent être mis à l'épreuve. « Jimmy Freeman » approfondit ces thèmes, les faisant passer du risque narratif du roman à une réflexion poétique et essayistique : à partir de la photographie de Jimmy Freeman par Robert Mapplethorpe, Majdalani explore le désir, l'objectification et la violence de la forme dans une perspective à la fois théorique et existentielle. L'essai se présente comme une condensation et un commentaire du roman, où se mêlent expérience autobiographique, analyse esthétique et introspection éthique. Au cœur de cet article se trouve l'art homoérotique de Robert Mapplethorpe, dont l'œuvre est interprétée comme un pivot entre beauté classique et politique corporelle radicale, comme un objet de désir parfaitement formé et discipliné. Parallèlement, l'analyse révèle que cette objectification esthétique du corps s'accompagne toujours d'une mélancolie de la trace, car la photographie ne conserve que l'empreinte d'un corps vivant et mortel. Dans la tension entre éternité formelle et fugacité physique, l'œuvre de Mapplethorpe déploie un désir aussi monumental que profondément vulnérable. Ses photographies représentent un art qui, simultanément, canonise et expose le corps masculin – en particulier le corps noir –, rendant ainsi incontournables les questions de pouvoir, de regard et d'assujettissement. Cette tension est assombrie par la connaissance du sida et les décès prématurés de Mapplethorpe et de nombre de ses modèles, conférant aux images, rétrospectivement, le caractère d'un dernier souffle – immortalisé dans la beauté, mortel et irrémédiablement perdu.

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Contre-archive de la colonie d'enfants : Simon Johannin

« Le Fin Chemin des anges » (2025) de Simon Johannin retrace le destin des garçons ayant vécu et péri dans la colonie d'enfants de l'Île du Levant, une institution marquée par l'isolement, la violence et le travail forcé. Au cœur du récit se trouve Louis, un garçon sensible, attiré par l'homoérotisme, dont la « déviance » au XIXe siècle lui vaut une condamnation morale et légale et le plonge dans le système colonial. Là, les enfants sont affaiblis, humiliés et contraints au travail forcé ; beaucoup meurent de faim, de maladie ou de mauvais traitements. La vie de Louis se reconstitue à partir de fragments, de retours en arrière et de vestiges d'archives, tandis que les ruines du lieu font écho aux voix réduites au silence. Le roman dépeint la colonie non comme une institution éducative, mais comme une machine à détruire systématiquement les jeunes corps et les jeunes vies, donnant ainsi voix à l'histoire violente d'un lieu largement passé sous silence par les archives. Le roman de Johannin est emblématique de la nouvelle collection « Locus » : il rend un lieu abandonné lisible comme un palimpseste, dépôt d’une histoire traumatique. L’article montre comment Johannin entrelace les dimensions spatiale, archivistique et poétique pour donner la parole à ces enfants déshumanisés et effacés des documents officiels. La dualité du texte est particulièrement mise en lumière : d’une part, l’analyse précise de l’architecture de la colonie comme appareil disciplinaire ; d’autre part, la reconstruction imaginative d’une biographie unique qui représente une multitude de vies perdues. La recension explore comment Johannin interroge politiquement la sexualité, la physicalité et la mémoire en révélant la pathologisation de l’homosexualité de Louis comme mécanisme de violence sociale et en interprétant la poétique du toucher – les « éclairs » qui émergent des ruines – comme une forme de témoignage littéraire. Globalement, l'essai identifie le roman comme une contre-archive qui transforme le silence d'un lieu violemment oublié en présence narrative, rendant ainsi visible la dimension éthique de la littérature.

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Rentrée littéraire : littérature française contemporaine
Vue d'ensemble de la vie privée

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