Israël, Gaza et le discours intellectuel français après le 7 octobre : l’autorité interprétative selon Denis Sieffert

Cette analyse examine le débat intellectuel français post-7 octobre 2023, le présentant comme un champ discursif profondément polarisé, où trois positions centrales ont émergé : un camp pro-israélien dominant, un spectre pro-palestinien marginalisé et une position intermédiaire fragile, longtemps restée silencieuse. Au cœur de cette analyse se trouve l’ouvrage de Denis Sieffert, « La mauvaise cause » (2026), interprété comme un contre-récit engagé face à ce qu’il perçoit comme un ordre discursif hégémonique et pro-israélien. L’analyse reconstitue minutieusement l’argumentation de Sieffert – depuis l’imbrication historique de la France et d’Israël et l’analyse des mécanismes médiatiques et rhétoriques jusqu’à la critique d’intellectuels de premier plan tels que Gilles Kepel et Eva Illouz – et démontre que son point de départ central réside dans la repolitisation du conflit comme enjeu colonial. En comparaison avec l'approche géopolitique et religieuse de Kepel et la critique sociologique de la gauche occidentale par Illouz, cette recension met en lumière les différences épistémiques fondamentales entre ces deux positions : tandis que Kepel et Illouz s'attachent à problématiser les réactions au 7 octobre, Sieffert se concentre sur les mécanismes du pouvoir discursif et l'invisibilisation des souffrances palestiniennes. En conclusion, la recension considère l'ouvrage comme une contribution importante, quoique non exempte de problèmes, qui illustre les fractures politiques, médiatiques et morales de la France contemporaine.

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La Mésopotamie entre mythologie archaïque, présent impérial et culpabilité postcoloniale : Olivier Guez

« Mésopotamie » d'Olivier Guez (Grasset, 2024, traduction allemande « Die Welt in ihren Händen », Kiepenheuer & Witsch, 2026) reconstitue, sous forme de fiction historiographique, la vie de l'archéologue et fonctionnaire coloniale britannique Gertrude Bell, comme un point de convergence de deux récits entrelacés : l'histoire de l'émancipation d'une femme hors du commun et la genèse violente de l'Irak moderne dans le contexte de l'impérialisme britannique après la Première Guerre mondiale. Le roman retrace le parcours de Bell, de l'exploration scientifique de la Mésopotamie à son rôle central dans la réorganisation politique de la région, tissant une toile dense de diplomatie, de mythologie et de jeux de pouvoir autour de figures historiques telles que T.E. Lawrence, Winston Churchill et Fayçal Ier. Au cœur de cette construction se trouve la représentation poétique de la Mésopotamie comme un palimpseste où se superposent civilisations archaïques (Sumer, Babylone) et intérêts coloniaux modernes. Cette profonde imbrication fonctionne simultanément comme une matrice idéologique de légitimité impériale et comme un reflet ironique de son arrogance. L'interprétation souligne que l'argument de Guez repose sur l'analogie structurelle entre archéologie et domination coloniale : toutes deux opèrent comme des formes d'appropriation épistémique qui transforment le savoir en pouvoir et produisent ainsi des ordres politiques dont la fragilité se manifeste dans l'épilogue postcolonial – de la chute de la monarchie aux guerres des XXe et XXIe siècles. La structure temporelle cyclique et la sur-représentation mythique sont interprétées comme des stratégies narratives qui font apparaître le projet britannique comme un simple épisode d'une longue durée de répétitions impériales ; ce faisant, la tendance à lire la rivalité franco-britannique principalement comme une structure en miroir est mise en évidence. En définitive, cette analyse montre comment Guez met en scène Bell comme une figure tragique prise entre savoir et complicité, formulant ainsi une critique fondamentale de l'illusion du pouvoir impérial.

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La France comme nouvelle Marianne : allégorie d'une France kaléidoscopique dans l'œuvre de Nancy Huston

« Francia » de Nancy Huston (Actes Sud, 2024) est un roman à la fois narratif et thématiquement riche. Au cœur de l'intrigue se trouve Francia, une protagoniste transgenre originaire de Colombie, que le roman suit dans son travail de travailleuse du sexe au Bois de Boulogne à Paris, un jour de mai. Ce cadre temporel précis sert de toile de fond à un panorama complexe où se succèdent dix-sept clients masculins, issus de milieux sociaux, culturels et biographiques divers, révélant leurs besoins cachés, leurs traumatismes et leurs illusions. À travers des retours en arrière, l'histoire de Francia se dévoile, de sa naissance sous le nom de Rubén à sa transition, jusqu'à son identité choisie, qui, sous le nom de « Francia », est intrinsèquement liée à la France. Le roman construit ainsi un portrait kaléidoscopique de la société française contemporaine, où s'entremêlent les questions de migration, de genre, de masculinité et d'inégalités sociales. Cette interprétation suggère que Francia peut être lue comme une « nouvelle Marianne », une allégorie moderne de la République française elle-même : son corps, son identité hybride et sa position sociale incarnent les contradictions d’un pays marqué par la diversité postcoloniale, les tensions sociales et un traumatisme collectif. En conséquence, l’essai soutient que Francia n’est pas simplement une figure individuelle, mais un écran de projection symbolique pour la compréhension de soi nationale. Il met particulièrement en lumière la structure à double perspective – la vision intérieure expansive des hommes face à la perception extérieure sobre et professionnelle de Francia – d’où émerge une critique implicite de l’interprétation masculine de soi : les hommes apparaissent moins comme des sujets autonomes que comme mus par le désir, la peur et les attentes de la société. Au cœur de l’analyse se trouve la thèse de l’universalisation de la « prostitution » comme principe social (« tout le monde est pute »), qui nie la distinction morale du travail du sexe et interprète plutôt l’échange, le besoin et la performance comme des pratiques humaines universelles. Cette interprétation perçoit les procédés de multiperspectivisme, de polyphonie et d'autoréflexion métafictionnelle employés par Huston (le personnage de « Griffonne ») comme un programme poétique : la littérature elle-même apparaît comme un acte d'empathie et d'appropriation, éthiquement risqué mais épistémologiquement fécond. En somme, elle dépeint le roman comme un texte à la fois politique et profondément empathique, qui ne résout pas les conflits sociaux de manière dogmatique, mais les condense et les rend visibles dans la figure de Francia – une « nouvelle Marianne ».

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La fleur comme texte, corps et danger : trois romans de Colette Fellous, Célia Houdart et Constance Guisset

Qu’est-ce qui unit trois romans français contemporains très différents – « Quelques fleurs » de Colette Fellous (Gallimard, 2024), « Les Fleurs sauvages » de Célia Houdart (POL, 2024) et « Fleur de peau » de Constance Guisset (Flammarion, 2026) ? À première vue, seulement la nature botanique de leurs titres ; mais à y regarder de plus près, on découvre un projet littéraire commun et multiforme : la remise en question, le déplacement et, dans certains cas, la destruction radicale de cette tradition symboliste qui, depuis Mallarmé, a codé la fleur comme un signe sublime et immatériel – comme « l’absente de tous les bouquets », absente de tout bouquet réel, s’élevant jusqu’à la pure idée. Cette étude comparative montre comment les trois auteures héritent et bouleversent cet héritage chacune à leur manière, en se réappropriant le végétal et en le réinscrivant dans le corporel, l’écologique et le pharmacologique. Fellous, dont l'essai autofictionnel s'inscrit dans le cadre formel du récit lyrique, cultive la fleur comme un outil mnémotechnique et une poétique de l'autoportrait : ses fleurs sont des témoins silencieux de l'expérience vécue, des condensations de l'enfance, de la mère, de Tunis et de Paris, et le livre qu'elle écrit est littéralement « en ces fleurs cachées », enfoui au sein des fleurs, attendant l'acte d'écriture qui les libérera. Houdart, en revanche, dépouille la fleur de toute prétention subjective : dans la narration polyphonique laconique de ses personnages provençaux, les fleurs sauvages sont des symboles écologiques d'une nature indifférente à l'humanité et – dans le cas du datura hallucinogène, qui empoisonne deux personnages – même prête à leur nuire, involontairement et sans message ; la connaissance botanique devient ici une nécessité éthique et épistémique. Finalement, Guisset renverse l'esthétique florale romantique par un commentaire critique du système : sa fleuriste Ava a passé treize ans à composer de magnifiques bouquets, accumulant un poison invisible par le biais de pesticides dans sa peau – la fleur, choisie comme contrepoint au monde financier, se révèle être sa complice, et le corps de la femme, un baromètre d'une économie mondiale de consommation qui fonde la beauté sur des substances toxiques. L'essai analyse ces trois textes très différents selon une dimension commune : la fonction de la fleur comme figure temporelle, corporelle et linguistique. Il soutient que la littérature française contemporaine utilise le motif floral pour couvrir un large spectre, de la culture mémorielle à la sobriété écologique et au paradoxe pharmacologique – culminant dans le roman d'Ismaël Jude, « Une vie de jasmin », publié simultanément et utilisé comme quatrième texte de comparaison, dans une ontologie linguistiquement sceptique de la pure émanation qui pousse systématiquement l'idéalisation de Mallarmé jusqu'à son aboutissement logique par le biais du corps et de la biologie.

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La voix trompeuse du pouvoir colonial : Mathieu Belezi

Le roman de Mathieu Belezi, « Moi, le glorieux » (2024), déploie un flux de souvenirs délirant et monologique à travers le regard du colonisateur fictif Albert Vandel, surnommé « Bobby ». En 1962, à la veille de l’indépendance algérienne, il endure, dans sa villa fortifiée d’Alger, l’allégorie grotesque et exacerbée de 145 ans d’histoire coloniale. À partir de ce présent assiégé, le texte déploie, par associations d’idées, un siècle de domination coloniale : la construction violente du domaine, l’exploitation économique, le contrôle sexuel des femmes, la mise en scène politique au sein des rituels coloniaux, et enfin le départ apocalyptique vers le désert, qui s’achève par la mort violente du protagoniste, tué par ceux qu’il avait imaginés comme ses « sujets ». Au cœur de cette analyse se trouve la figure d'Ouhrias, une jeune Algérienne qui, par son silence et son refus obstiné d'écouter, accompagne et subvertit le monologue. L'argumentation développée dans cet essai interprète ce roman comme une expérience radicale d'auto-dévoilement narratif : Belezi abandonne totalement le pouvoir de la parole au narrateur à la première personne, dont la fiabilité est manifestement douteuse, et s'abstient de tout commentaire moral explicite, de sorte que la critique naît non d'une voix dissidente, mais de l'exagération même de la logique coloniale. L'analyse démontre comment cette stratégie opère à plusieurs niveaux : dans la structure narrative monologique, qui transforme la communication en domination ; dans la structure temporelle, qui présente l'histoire comme une continuité ininterrompue de la violence coloniale ; dans la constellation de personnages, qui réduit systématiquement au silence les sujets coloniaux ; et dans les champs sémantiques du corps, de la métaphore animale et de la possession, qui sous-tendent l'idéologie du narrateur. L'essai met particulièrement l'accent sur la fonction de l'exagération satirique et sur la discordance structurelle entre la perception de soi narrée et la violence réelle, qui fonctionne comme une « machine satirique ». Enfin, l'essai démontre que le roman constitue également une réflexion autopoétique, mettant en scène le colonisateur comme l'auteur de sa propre histoire tout en révélant simultanément l'instabilité de cette paternité. Ainsi, « Moi, le glorieux » apparaît comme un texte qui ne critique pas la violence coloniale de l'extérieur, mais la dénonce si radicalement dans le mode de son propre discours qu'il se discrédite par l'acte même de parler.

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Isis à Montmartre : Gérard de Nerval en patient et prophète dans le film de Diane Morel

« Le Mystère Nerval » de Diane Morel (Fayard, 2024) s'ouvre en 1841 : Gérard de Nerval est admis à la clinique du docteur Blanche, couvert de sang et obsédé par l'idée qu'une « Isis » est morte. De cette scène se déploie un récit complexe qui entremêle intrigue criminelle et portrait du poète. Le jeune médecin Émile Blanche enquête dans le Paris littéraire, parmi Gautier, Houssaye et le radical Petrus Borel, et découvre le corps du journaliste Flore, assassiné, ainsi qu'un complot politique contre la Monarchie de Juillet. Mais la véritable dynamique est plus profonde : Morel intègre les motifs de Nerval – le « soleil noir de la mélancolie » du sonnet « El Desdichado », le motif du double d'« Aurélia », les paysages des Valois de « Sylvie », l'Isis égyptienne comme symbole de l'« éternel féminin » – à la structure même de l'intrigue. Le processus d'écriture chaotique, visualisé comme une tapisserie de centaines de bouts de papier, devient un programme poétique : fragment, rêve et vision ne sont pas des symptômes, mais des formes de connaissance. Même la scène thérapeutique où la traduction de « Faust » par Nerval le libère de sa catatonie met en scène la littérature comme une force contraire à la rationalité clinique. – La critique interprète ce roman non seulement comme un récit policier historique, mais aussi comme une expérience poétique : Morel défend la « folie » de Nerval contre l'emprise du positivisme en prenant au sérieux sa logique interne. L'intrigue policière de cette œuvre biographique reflète l'obsession de Nerval pour la « morte amoureuse » ; Flore devient la manifestation terrestre de cette Isis qui, chez Nerval, est à la fois déesse-mère, amante et unité perdue. Rêve et réalité s'entremêlent jusqu'à ce que, finalement, dans les ruines de Chaalis – un topos de « Sylvie » – la femme réellement morte et la Lorelei mythique ne fassent plus qu'une. Cela crée l'image d'un poète dont le trouble intérieur n'est pas pathologisé mais compris comme un radicalisme esthétique. Dans cette perspective, le roman de Morel apparaît comme un plaidoyer pour une poétique de l'instable : contre l'« ordre » de la clinique, il oppose le désordre productif de l'imagination et fait de l'affirmation de Nerval sur les rêves comme « seconde vie » le principe narratif.

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Entre origine et ascension sociale : Romans de changement de classe par Moraton, Robin et Sizun

Cet article se concentre sur trois romans français qui explorent la mobilité sociale sous différents angles littéraires : « Transfuge » de Gilles Moraton (Nadeau, 2025), « Le Visage tout bleu » de Patrice Robin (POL, 2022) et « 10, villa Gagliardini » de Marie Sizun (Arléa, 2024). Le roman de Robin, à la première personne, relate l’ascension sociale d’un garçon issu d’un milieu rural et artisanal. Sa naissance, presque fatale, et les conditions de travail difficiles de ses parents ont façonné son point de départ social ; son chemin vers le monde intellectuel reste marqué par la culpabilité et l’empreinte physique de ses origines. Moraton, quant à lui, dépeint l’évolution d’un protagoniste issu de la petite bourgeoisie ou du prolétariat qui accède à l’élite culturelle grâce aux institutions éducatives, tout en demeurant à la croisée des classes, et qui analyse avec lucidité sa propre métamorphose. Sizun, à son tour, reconstitue l'enfance d'une jeune fille dans le Paris d'après-guerre qui, grâce à l'éducation et à l'autodiscipline, s'émancipe progressivement du carcan de la « villa Gagliardini » pour accéder à une autre sphère sociale ; ici, le changement de classe apparaît comme une transformation subtile, intrafamiliale, étroitement liée à l'émancipation féminine. – Cet essai soutient que ces trois romans abordent non seulement la question du changement de classe de manière thématique, mais la présentent également comme un problème structurel de la narration. Au centre se trouve la figure du « transfuge », sujet à double position qui, rétrospectivement, relate une origine laissée derrière lui sans jamais pouvoir s'en détacher complètement. L'analyse porte notamment sur la tension entre le narrateur et le narraté, le problème linguistique du changement de registre social, la mise en scène de la rupture ou de la continuité dans la structure temporelle, et la dimension éthique de la caractérisation. Dans sa lecture comparative des fins de romans, l'étude souligne que Robin vise une intégration conciliante des origines, Moraton met l'accent sur la persistance d'une position intermédiaire, et Sizun conçoit une forme discrète de continuité intérieure. Ainsi, cette analyse démontre que le changement de classe, en tant que motif littéraire, pose un défi esthétique et éthique car il met en mouvement l'identité, le langage et la perspective narrative.

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L'art comme œuvre : Dominique Auzel à propos de Gustave Caillebotte

Dans le livre Ouvriers, artisans du beau selon Caillebotte Dans le volume 2024 de la collection « Le roman d'un chef d'œuvre », Dominique Auzel entreprend la tâche ambitieuse et délicate d'entremêler analyse de l'histoire de l'art, recherche historique et imagination littéraire. Son point de départ est un tableau unique, celui de Gustave Caillebotte. Robots de parquet Datant de 1875, cette peinture apparaît cependant moins comme un chef-d'œuvre isolé que comme un point de cristallisation : celui des questions de modernité et de réalisme, de travail et de corps, de visibilité sociale et de dignité esthétique, et enfin de la biographie intérieure d'un artiste dont l'œuvre avait longtemps été éclipsée par ses contemporains impressionnistes.

La peinture de Caillebotte occupe une place liminale unique au sein du modernisme. Elle se distingue des récits établis de l'impressionnisme car elle n'est ni entièrement dissoute par la dissolution de la forme, ni par la primauté absolue de l'atmosphère. Caillebotte allie plutôt une discipline compositionnelle rigoureuse, presque classique, au choix radical de sujets modernes. Ses paysages urbains, ses intérieurs et ses scènes de travail sont imprégnés de lignes nettes, de perspectives précises et de points de vue inhabituels, évoquant des techniques photographiques ou architecturales. Ici, le modernisme se révèle moins comme une dérive vers l'indétermination formelle que comme un nouvel ordre du regard : l'espace urbain, les intérieurs privés et le corps humain sont appréhendés comme des champs d'expérience à la fois structurés et contingents.

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Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

De la note de bas de page au contre-récit : Olivier Rolin sur Victor Hugo

Dans « Jusqu'à ce que mort s'ensuive » (Gallimard, 2024), Olivier Rolin élabore un contre-récit cohérent à partir d'un passage marginal des « Misérables ». Dans l'œuvre de Hugo, Emmanuel Barthélemy et Frédéric Cournet apparaissent comme de simples figures exemplaires au sein du mythe des barricades de 1848, leur destin moralement résolu en quelques phrases. Rolin les libère de cette fonction symbolique et reconstitue leurs vies, de l'Insurrection de Juin à l'exil à Londres, jusqu'au duel et à la pendaison. De la miniature de Hugo émerge une chronique riche et détaillée où Barthélemy apparaît comme un produit du Bagno et Cournet comme un républicain paradoxal – non pas comme des archétypes, mais comme des figures historiques dépourvues de toute logique de rédemption. Cette critique interprète le livre de Rolin comme une démythologisation par la précision. Rolin ne contredit pas ouvertement Hugo, mais part du point où son ordre épique commence à s'effondrer. À la concision d'Hugo s'opposent la chronologie, les documents d'archives et la sobriété narrative. L'attention se déplace ainsi de la construction du sens à la description : la rédemption de Jean Valjean contraste avec l'endurcissement de Barthélemy, le titre emphatique « Les Misérables » avec la froideur administrative de « Juste ce que la mort s'ensuit ». La fin abrupte sur l'échafaud est interprétée comme un choix méthodologique : l'histoire ne produit pas de sens par elle-même. La littérature peut la rendre visible, mais non la racheter.

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Ciel étoilé sur Rome : Renaud Rodier

Dans une Rome en pleine déliquescence politique, la nuit de l'élection de Giorgia Meloni, le troisième roman de Renaud Rodier, « Si Rome meurt » (Anne Carrière, 2025), suit Pietro, jeune cinéaste en herbe, lancé dans une quête obsessionnelle de son père disparu, qu'il croit avoir retrouvé sous les traits d'un sans-abri prophétique, en marge de la société. Guidé par la théorie astrophysique de l'univers holographique, Pietro conçoit son projet cinématographique comme un processus d'écriture, tentant de transposer l'entropie urbaine de Rome en une construction esthétique cohérente à l'aide d'images granuleuses en Super 8. Le roman de Renaud Rodier se déploie comme un palimpseste intermédial, explorant la question existentielle de ce qui peut être sauvé si Rome meurt, à travers un entrelacement dense de souvenirs traumatiques et de vision cinématographique. En élevant la métaphore astrophysique au rang de poésie spatiale, le roman transforme l'entropie sociale de Rome en une topographie astronomique transcendante qui repositionne le discours sur la « Ville éternelle » comme un code d'information indestructible au-delà de la dégradation temporelle.

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L'écrivain à cheval et la crise de la dialectique : Pierre Drieu La Rochelle

années sombres

Pierre Drieu La Rochelle est une figure profondément contradictoire de l'histoire littéraire, dont l'œuvre a souvent été perçue à travers le prisme de l'idéologie. Auteur prolifique, il a écrit des pièces de théâtre, des nouvelles, des poèmes, des romans, des essais et des articles journalistiques. Sur le plan biographique, il est à noter que, d'une part, à partir des années 1930, Drieu devint un fervent défenseur du fascisme français et un acteur majeur de la collaboration intellectuelle. D'autre part, il épousa une femme juive en premières noces, entretint une certaine fascination pour le communisme et utilisa ses relations à l'ambassade d'Allemagne pour protéger des amis proches, comme Jean Paulhan, des persécutions. Son mérite esthétique est incontestable, bien que l'appréciation de son œuvre soit indissociable de ses compromis politiques et moraux. L'œuvre de Drieu révèle un profond conflit intérieur et une grande désorientation, caractérisés par une alternance de dégoût de soi, de haine d'autrui et de fantasmes guerriers.

Le projet scientifique d'Andreas Geisler, documenté dans la monographie L'écrivain à cheval : l'œuvre narrative de Pierre Drieu la Rochelle entre modernité, anti-modernité et postmodernité L’ouvrage de Geisler (Brill Fink, 2024) propose une relecture approfondie de la prose de Pierre Drieu La Rochelle. Son objectif principal est d’établir un rapport nuancé entre l’œuvre de Drieu La Rochelle et l’homme, révélant ainsi les strates restées jusqu’alors occultées par le contexte biographique et politique prédominant. Ce travail a été mené à bien par Geisler à l’Université de Bonn. Il a été initié lors d’un séminaire à l’Université de Heidelberg, où Catherine Péant a éveillé son intérêt pour la production littéraire, parfois contradictoire, de Drieu La Rochelle. années noires Paul Geyer, le responsable du projet à Bonn, a également pris contact avec Jean-François Louette à la Sorbonne.

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Les naïfs et les philistins chez Voltaire et Dominique Fernandez

Dans « Un jeune homme simple » (2024), Dominique Fernandez retrace le parcours du jeune Arthur, provincial auvergneien sans instruction, confronté au Paris hyper-idéologisé. Ses rencontres avec des milieux féministes radicaux, écologistes et littéraires, entre autres, révèlent une société contemporaine imprégnée de moralisme, de dogmes woke et de conformisme culturel. La naïveté du protagoniste sert de pierre de touche aux élites modernes : précisément parce qu'Arthur ne comprend pas les « codes » de la capitale, il en expose l'hypocrisie et choisit finalement de retourner en Auvergne, où l'attendent des « valeurs sûres et éprouvées » et un amour simple. – La critique inscrit explicitement le roman dans une filiation intertextuelle avec « L'Ingénu » de Voltaire et interprète Arthur comme une réincarnation contemporaine de l'étranger éclairé. À l'instar du Huron de Voltaire, Arthur, par son jugement sans fard, met à nu les absurdités de chaque époque – jadis les rites religieux, aujourd'hui les orthodoxies idéologiques. Cependant, l'impulsion de Voltaire est inversée : là où l'ingénue est contrainte à la résistance, Fernandez perçoit le retrait comme la seule forme d'intégrité qui lui reste. L'argumentation de la critique repose donc sur une double comparaison : elle interprète la satire de Fernandez comme un prolongement moderne de la critique de Voltaire, et simultanément comme une antithèse ironique où le héros naïf ne combat plus, mais abandonne la civilisation corrompue. Au cœur de cette critique se trouve également l'observation selon laquelle Fernandez dépeint la libération sexuelle contemporaine non comme un progrès, mais comme une nouvelle forme de conformisme : ce qui était jadis transgressif apparaît dans les cercles parisiens comme un rituel commercialisé qui a perdu son énergie rebelle. Le traitement de l'homosexualité par Fernandez dans son œuvre révèle cette perte de la « gloire du paria » comme un motif récurrent : de « L'Étoile rose » (1978) et « La Gloire du Paria » (1987) au double roman « L'homme de trop » (2021/2022), il décrit l'assimilation de cette minorité autrefois résistante comme un nivellement culturel qui engendre des désirs de nouvelle différence radicale – plus récemment dans le domaine transgenre.

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La France rêvée de Jordan Bardella : la beauté et la stature du candidat de remplacement

Les deux ouvrages de Jordan Bardella – « Ce que je cherche » (2024) et « Ce que veulent les Français » (2025) – forment une double figure stratégique d'auto-mythe et d'auto-légitimation. Le premier retrace l'ascension de Bardella, enfant des banlieues devenu figure emblématique du Rassemblement National, l'associant à un pathétique de la grandeur nationale rappelant Bonaparte et De Gaulle. La quête de « grandeur » devient le récit autojustificateur d'un sauveur des « Français oubliés ». Le second transforme cette prétention au salut en une galerie de portraits civiques d'apparence authentique, qui ne représentent pourtant que les voix d'un « peuple » homogène, moralisé par l'éthique du travail, qu'il incarne lui-même. Bardella fusionne ainsi journalisme narratif, mythologie politique et rhétorique de campagne en une forme esthétique de pathétique populiste où « l'empathie » devient un prétexte à la simplification idéologique. La nation apparaît comme une communauté sacrée opposée aux élites, à l'immigration et à l'Europe ; la différence est moralement dévalorisée. – Cet article analyse ces œuvres comme deux actes de propagande politique : la littérature comme candidature. Il montre comment les deux volumes soutiennent le complexe médiatique Bolloré et son agenda populiste de droite : le premier comme biographie d'un « candidat désigné pour remplacer » Marine Le Pen, le second comme une campagne électorale émotionnellement instrumentalisée sous couvert d'authenticité populiste. L'analyse interprète le pathétique de Bardella pour la « vraie France » comme une auto-déification projective et révèle que sa France idéale vise non pas la pluralité, mais le pouvoir symbolique : la beauté et la grandeur d'un candidat – esthétiquement parfait, politiquement dangereux.

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Semionaute du Destin : Mathieu Larnaudie

« Le Vortex des déchets » (2024) de Mathieu Larnaudie est une satire mordante qui dépeint la chute d’une élite mondiale qui, confrontée aux crises écologiques et politiques, se réfugie dans des rêves de bunker, des fantasmes libertariens et des stratégies cyniques de profit. Au cœur du récit se trouve Eugénie Valier (alias Liliane Bettencourt), héritière d’un empire industriel, qui ne transmet pas son héritage à son fils mais le lègue à une fondation dédiée au nettoyage des amas de déchets océaniques – un acte à mi-chemin entre utopie et vengeance familiale. Le roman déploie ainsi un panorama de pouvoir, d’avidité et de décadence, où la fascination pour sa propre disparition constitue le dernier fil conducteur d’une civilisation à bout de souffle.

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Manières d'écrire le réel : Ivan Jablonka

Ivan Jablonka, Les Trois Continents ou le Monde Littéraire, Seuil, 2024.

Introduction : Interpréter et changer

In Le troisième continent Ivan Jablonka, professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne Paris Nord et membre de l’Institut Universitaire de France (IUF), entreprend une nouvelle cartographie du monde intellectuel et de ses formes d’écriture. Selon lui, le paysage intellectuel traditionnel est dominé depuis le XIXe siècle par deux « continents » : la fiction et la recherche scientifique. Le premier, celui de la « fiction », est considéré comme un domaine de plaisir et de liberté, tandis que le second, celui de la « littérature grise », est perçu comme une sphère de vérité et de rigueur, les romans étant opposés aux sciences sociales. Cette division binaire, affirme Jablonka, est dépassée.

Le véritable problème réside dans la non-reconnaissance ou la marginalisation des écrits du réel, qui n'appartiennent ni entièrement à la fiction ni exclusivement à la recherche universitaire. Ces « textes errants », comme les nomme Jablonka, englobent reportages, témoignages, biographies, articles de presse, journaux intimes et récits de voyage. Ils ne bénéficient ni de la dignité du premier continent, ni d'une pleine reconnaissance sur le second, qui, au mieux, les considère comme des « sources ». Jablonka s'interroge : comment ces textes, qui représentent une autre manière d'appréhender le monde et une autre forme de littérature, peuvent-ils trouver la place qui leur revient ?

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La contamination de la France en 2036 : Robert Merle et Emmanuel Ruben

Le roman d'Emmanuel Ruben, « Malville » (Stock, 2024), s'inscrit dans la longue tradition de la littérature apocalyptique, des prophéties bibliques à « Malevil » de Robert Merle (1972, traduction anglaise 1975), dont le titre est ici délibérément évoqué comme référence intertextuelle : sur le plan de la critique sociale, « Malville » propose une analyse de la politique nucléaire française depuis les années 1970. Aujourd'hui, Ruben retrace avec minutie comment les décisions politiques – de la relance du programme nucléaire par Macron à la montée de l'extrême droite et à la dissolution de l'Union européenne – ont conduit à la catastrophe. « Malevil » de Robert Merle est narré à la première personne par le fermier Emmanuel Comte qui, après une frappe nucléaire soudaine, survit dans le château isolé de Malevil avec un petit groupe d'amis et de voisins. Avant même que l'intrigue proprement dite ne commence, il apparaît clairement que le « Malville » de Rubens est conçu pour être lu comme un dialogue intertextuel avec Merle – une continuation, une variation et en même temps un renversement critique de son roman apocalyptique.

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Intérieur négligé : Particules, marques et rayures chez Thomas Clerc

Les ouvrages de Thomas Clerc, « Intérieur » et « Cave », sont étroitement liés et forment une exploration cohérente et évolutive de l'espace, du moi et de l'acte d'écrire. Tandis qu'« Intérieur » dresse un inventaire méticuleux de son espace de vie, « Cave » prolonge cette obsession topographique en un voyage au cœur du caché, de l'indicible et du désir. Le passage de la vie visible, à la surface, au royaume invisible et souterrain de la grotte symbolise un double processus : la poursuite d'une méthode littéraire déjà établie et son approfondissement radical dans la complexité de l'intériorité et du désir humains.

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De l'idéalisation à la problématisation : les images des mères dans la littérature française contemporaine

Transformations et déconstructions

Le groupe Mater Genetrix : les images de la mère dans la littérature contemporaine d'expression françaiseSous la direction de Marina Hertrampf, cet ouvrage propose une analyse perspicace de la représentation des mères dans la littérature française et francophone contemporaine. Il met en lumière la transformation et la déconstruction des images traditionnelles de la maternité et démontre comment les textes littéraires fonctionnent comme des sismographes des mutations sociales.

L'éditeur souligne la figure maternelle comme source de toute vie et de toute création littéraire, et aborde ces topoi littéraires « anciens et archétypaux » sous différents angles, de la mythification et de la glorification à la déconstruction. La définition de la maternité englobe des aspects biologiques et sociaux, les représentations littéraires reflétant souvent une maternité imaginée. Des bouleversements historiques tels que la révolution industrielle, les deux guerres mondiales et les mouvements féministes ont modifié l'image des femmes et des mères, mais les rôles traditionnels ont longtemps persisté dans la littérature. Ce n'est qu'à partir de la seconde moitié du XXe siècle que les mères ont acquis une autonomie croissante et sont devenues centrales dans les œuvres littéraires, l'écriture sur la maternité se féminisant progressivement. Dans la littérature francophone du Maghreb et du Québec notamment, on observe un glissement de figures maternelles passives et idéalisées vers des figures plus actives et analysées de manière critique. L'écriture sur les mères devient un nouveau courant littéraire, souvent autobiographique, comme une quête de soi et d'identité perdues, et remplit une fonction thérapeutique. Le spectre des représentations va des éloges nostalgiques aux figures maternelles extrêmement problématiques, en passant par la thématisation de tabous tels que les mères toxiques, l'infanticide, les pathologies post-partum, la mort de l'enfant, les formes alternatives de maternité ou la non-maternité.

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Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

La couleur noire : Justine Bo

Le roman de Justine Bo, « Eve Melville, Cantique » (Grasset, 2024), explore les traumatismes de l'histoire américaine, révélant comment de vieilles blessures ressurgissent au présent. L'intrigue débute par un acte de vandalisme en apparence anodin : la façade de la maison du voisin d'Eve Melville, à Brooklyn, est recouverte de peinture noire pendant la nuit. Mais cette « dégradation » ravive une douleur vive chez Eve, dont la famille est intimement liée à cette maison et à ses alentours depuis des générations. Elle rouvre une plaie en elle, la ramenant aux origines de sa famille, inextricablement liées à l'esclavage dans les États du Sud. La maison, jadis acquise par son arrière-grand-père Solomon Melville comme un bastion de liberté et de propriété, devient le point de convergence où le passé et le présent de l'Amérique se heurtent dans toute leur brutalité. « Cantique » est une allusion au Cantique des cantiques biblique – une image à la fois poétique et rebelle. Ce motif l'a conduite à un roman qui mêle la mémoire de l'esclavage, la gentrification, le sida, l'histoire des Noirs et la violence urbaine à New York – à partir de la métaphore saisissante d'une maison peinte en noir la nuit, symbole d'une atteinte à l'identité et à la propriété.

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L'héritage des blessures : le traumatisme et sa représentation littéraire

Concernant le manuel Traumatisme et mémoire culturelle de Silke Segler-Meßner et Isabella von Treskow : L'anthologie francophone Traumatisme et mémoire culturelle : France et espaces francophones (édité par Silke Segler-Meßner et Isabella von Treskow, De Gruyter, 2024, 558 pages) est consacrée à la représentation des traumatismes collectifs dans la littérature et la culture de langue française du XXe et du début du XXIe siècle, …

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Rentrée littéraire : littérature française contemporaine
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