Lectures et textes
avec de courts extraits dans ma propre traduction
ab Kai Nonnenmacher

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Article | Mes propres essais sur la littérature française contemporaine

réunions | Des notes plus courtes sur un texte littéraire, un bref compte rendu ou une lecture sélective, des idées pendant la lecture.

ASAP | Un extrait choisi, un passage qui se suffit à lui-même, traduit mais sans commentaire.

Réserver Un texte, une œuvre, un auteur, qui sont rouverts et revisités.

Débat | Compte rendu des études littéraires et des textes théoriques pertinents pour la littérature française contemporaine.

Poétique de l'enfance | Présentation d'ouvrages abordant les phases de la vie de l'enfance et de l'adolescence d'un point de vue littéraire.

Judéité La littérature juive française est un territoire imaginaire où l'appartenance, la mémoire et l'identité sont renégociées, par exemple à travers la recherche généalogique et les questions d'identité culturelle/linguistique, ainsi que les questions politiques et historiques.

Créer la justice La littérature est ici un instrument qui permet non seulement d'aborder le droit et la justice, mais aussi de les négocier et de les questionner sur le plan esthétique.

Dialogues | Des textes contemporains qui dialoguent avec des œuvres de l'histoire littéraire, de manière intertextuelle, parfois en les actualisant de façon critique, parfois en guise d'hommage ou de transformation.


Nouveaux articles et critiques

La société en voie de fragmentation – la littérature comme réponse à la crise de la représentation : Robert Lukenda

L'étude de Robert Lukenda, « Représenter la société à l'ère des singularités : réponses narratives à la crise contemporaine de la représentation en France », propose une analyse approfondie de la manière dont la littérature française contemporaine appréhende l'idée que la « société », en tant qu'entité cohérente, est devenue de plus en plus insaisissable. À partir de scènes telles que la vision ethnographique du supermarché par Annie Ernaux ou la reconstitution par Éric Vuillard des figures révolutionnaires anonymes, Lukenda démontre que la littérature intervient précisément là où les discours politiques et médiatiques déforment ou omettent de saisir la réalité sociale. Dans une première partie théorique, il expose la crise historique et contemporaine de la représentation en France – de la tension entre la revendication républicaine d'unité et les inégalités sociales à la fragmentation entre « France périphérique » et métropoles – avant d'analyser, dans une seconde partie, les réponses littéraires : auto-réflexions socio-biographiques (Ernaux, Eribon), reconstitutions documentaires (Vuillard), projets narratifs collectifs (« Raconter la vie ») et formats sériels. Cette recension soutient que Lukenda définit avec pertinence la littérature comme un médium de « médiation » qui rend visibles les relations sociales là où les formes classiques de représentation échouent ; elle souligne simultanément, de manière critique, que cette littérature privilégie souvent le point de vue de l’« invisible », tandis que les élites, les institutions politiques et les logiques esthétiques demeurent inexplorées. Ces œuvres dressent le portrait d’une France qui se décrit mal elle-même – et d’une littérature qui met en lumière ce fossé sans parvenir à le combler pleinement.

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Un thriller comme une tragédie à la Corneille : Patrick Besson

Le roman policier de Patrick Besson, « Presque tout Corneille » (Stock, 2025, cité sous l'abréviation PTC), fonctionne comme une tragédie de Corneille déguisée en comédie de vacances : Georges Charpy, journaliste parisien licencié, retrouve son ancien patron à l'hôtel Aiglon en Corse et entreprend de l'humilier dans tous les jeux possibles – natation, tennis, échecs, ping-pong – sous l'impulsion de sa femme corse, Colomba, qui, à l'instar de l'héroïne éponyme de Mérimée, pousse Charpy à la vengeance sans jamais l'affirmer ouvertement, une dynamique de pouvoir que l'essai identifie comme le véritable cœur de l'intrigue. Parallèlement, Lisa, la fille du directeur de l'hôtel, lit l'intégrale des œuvres de Corneille au bord de la piscine – une tragédie par jour – et ses citations commentent les événements comme un chœur classique : « Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre » (de Cinna). « Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage » (d'Héraclius). Des phrases gravitent autour du thème central de Corneille, à savoir la question de savoir si l'homme peut jamais concilier ses désirs et ses droits, et qui, dans le roman, font apparaître le meurtre comme moralement prédéterminé, non comme une exception, mais comme une conséquence. Le patron est retrouvé décapité, puis un second personnage ; Georges avoue les deux meurtres – le premier par honneur, le second par jalousie – et l'essai interprète ce double meurtre comme la preuve que Besson n'introduit pas Corneille dans le thriller, mais montre plutôt que ce dernier possède la même architecture morale que le théâtre classique : la culpabilité naît lorsque la volonté de satisfaire l'emporte sur la raison, qui prône la modération, et Lisa, qui à la fin coupe la parole à Corneille – « Oui : trop de sang. » – accomplit ainsi le geste qui marque le cœur du roman : la littérature peut commenter la violence, mais elle ne peut l'arrêter.

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Beauté, corruption et généalogie littéraire : la culpabilité de Capote, les adieux d’Aragon, Simon Liberati et la mort de Taïné

« New York City Inferno » de Simon Liberati (Stock, 2026) clôt une trilogie romanesque commencée avec « Les Démons » (2020) dans le Paris de la fin des années 1960 et se poursuit, via la Rome des années 1970 (« La Hyène du Capitole », 2024), jusqu’au Manhattan de 1974-75 – un New York à la croisée des chemins entre pop et punk, entre les derniers feux de l’après-guerre et les premiers signes annonciateurs d’une épidémie encore sans nom. Au cœur de ce récit se trouvent les frères et sœurs Tcherepakine, nés en Russie : Taïné, androgyne, toxicomane, précurseur du punk, qui meurt sur la goélette Elseneur à Palma de Majorque, et Alexis, l’écrivain en herbe vagabond qui, finalement, accepte l’argent de Capote et entreprend l’écriture du livre qui constitue déjà le premier tome de la trilogie – un ruban de Möbius où genèse et œuvre sont inextricablement liées. L'essai interprète la trilogie comme une structure circulaire : le livre qu'Alexis annonce à la fin du troisième volume porte le même titre que « Les Démons », et cette circularité constitue une affirmation poétique : la littérature ne naît pas du néant, mais de la survie, de la matière des morts. Truman Capote, qui apparaît dans le roman comme un cadavre vivant et confie à l'étudiant une mission apostolique, est la figure centrale : Liberati accomplit ce que Capote n'a pu faire avec « Prières exaucées », car la victoire sociale avait rendu l'écriture impossible : il écrit le Proust américain comme un Proust français, avec la même chronique sociale, la même trahison, la même conviction que le commérage est une forme littéraire, mais avec la charge affective qui fait défaut à l'ironie clinique de Capote. Dans cette constellation, la brève et hallucinatoire apparition de Louis Aragon prend toute sa dimension : le vieux communiste, qui contemple à travers une vitre embuée un tableau de Balthus et fredonne des vers de Nerval, n'est pas seulement un geste intertextuel, mais le témoin de la fin – le dernier représentant d'une littérature européenne engagée, qui fait ses adieux à Bérénice (le nom du personnage principal d'« Aurélien » d'Aragon), laquelle, contrairement à l'œuvre d'Aragon, n'est pas une martyre historique dans la version de Liberati, mais une vision purement esthétique de la jeunesse, que le vieil homme aperçoit à travers une vitre et ne peut toucher avant de disparaître sur le chemin sablonneux, emportant avec lui une époque.

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La ville inaccessible : sainteté, histoire et violence dans le roman français sur Jérusalem

Quelle place occupe Jérusalem dans la littérature française contemporaine – et que révèle cette place sur la littérature elle-même ? Cet essai examine onze romans et nouvelles, d’André Schwarz-Bart à Nathan Devers, de Valérie Zenatti à Justine Augier, d’Élie Wiesel à Mathias Énard, et démontre que Jérusalem n’est jamais un simple décor dans ces œuvres, mais bien un principe structurant : une ville qui désoriente les personnages, fait ressurgir des souvenirs refoulés, impose des affiliations et bouleverse les formes établies. Trois types fonctionnels se dégagent de cette comparaison – Jérusalem comme espace eschatologique, comme point focal politique et comme miroir existentiel – qui se répartissent et se chevauchent tout au long des textes sans jamais converger. Une perspective spécifiquement française se révèle constitutive : la laïcité républicaine, l’héritage des Lumières, l’expérience de la Shoah inscrite dans sa propre histoire – autant d’éléments qui colorent la perception d’une ville également sacrée pour le judaïsme, le christianisme et l’islam, et dont la triple sainteté a engendré, pendant des siècles, des guerres autant que des aspirations. Des auteurs arabes et musulmans tels que Karim Kattan, Amin Maalouf et Adania Shibli y apportent leur propre éclairage, décrivant Jérusalem non comme la destination d’un désir ancestral, mais comme le point de départ d’un exil forcé – et utilisant le français comme un médium stratégiquement choisi pour inscrire les concepts et les expériences palestiniennes dans un discours occidental qui, autrement, les ignore. Ce qui unit les œuvres analysées, au-delà de leurs différences, c’est la conscience que Jérusalem échappe au regard narratif dominant : aucun de ces textes ne triomphe de son sujet ; tous portent les marques de l’échec.

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La guerre comme héritage : Sur la systématique de l'empreinte transgénérationnelle dans l'œuvre de Julia Weidmann

Cette recension présente l’étude de Julia Weidmann, « Continuum of Wars : Intergenerational Narratives of the World Wars in Contemporary French Literature » (Hiver 2025), comme une analyse comparative fondamentale d’un phénomène central de la littérature française contemporaine : la narration intergénérationnelle des guerres mondiales. Le point de départ est le constat que les générations successives – de la génération « blessée » à la génération « héritière » – reconstruisent les expériences familiales de guerre sous une forme littéraire, établissant un lien entre recherche archivistique et imagination. À cette fin, Weidmann développe un modèle original de « continuum de guerre » qui substitue aux catégories générationnelles numériques traditionnelles une échelle métaphorique, centrée sur le traumatisme. Elle opérationnalise ce concept par une méthode analytique en quatre étapes, qu’elle applique à un vaste corpus d’auteurs (dont Claude Simon, Patrick Modiano, Ivan Jablonka et Anne Berest). La recension salue tout particulièrement la clarté méthodologique, la finesse des analyses textuelles et l'identification des structures narratives récurrentes à travers les générations, tout en soulignant quelques faiblesses, comme une certaine schématisation dans l'analyse comparative et le traitement relativement marginal des détails esthétiques. Dans l'ensemble, l'étude apparaît comme une contribution majeure aux études sur la mémoire littéraire, offrant un ensemble d'outils pertinents pour l'analyse de la mémoire transgénérationnelle et ouvrant simultanément de nouvelles perspectives pour l'exploration de futures formes narratives.

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Écrits contre la mort de son amant : Céline Zufferey

Le roman « Maxence » de Céline Zufferey (Gallimard, 2026) est un projet d'écriture fragmentaire, né du deuil anticipé d'un être aimé, qui défie tout récit amoureux conventionnel. Dans des chapitres faiblement liés – listes, miniatures, observations, réflexions – se dessine le portrait d'un homme, à la fois histoire d'amour, expérience mémorielle et introspection poétique, animé par la tension centrale entre le désir de saisir l'éphémère et la prise de conscience de l'insuffisance fondamentale de la fixation verbale. La narratrice écrit pour se prémunir contre la perte future en consignant méticuleusement le corps, la voix, les gestes et les habitudes quotidiennes de Maxence, tout en constatant que chaque description demeure réductrice et transforme le vivant en un potentiel « tombeau ». L'interprétation révèle que cette prise de conscience de son propre échec devient un principe esthétique : la forme fragmentaire, la structure temporelle lyrique et l'alternance de l'adresse (entre la troisième personne et le « tu » intime, adressé aussi bien au vivant qu'à Maxence, pressentiment mort) ne sont pas de simples procédés stylistiques, mais des réponses nécessaires au dilemme éthique et épistémologique du texte. En dévoilant systématiquement les quatre axes de lecture – récit d'amour, critique du savoir, autopoïèse et réflexion sur le temps – et en unissant simultanément les champs sémantiques du corps, de l'archive et de la prolepse, cette analyse met au jour une poétique du deuil anticipé dans le roman, où la mort n'apparaît pas comme un événement, mais comme une inscription permanente dans le présent, intensifiant le quotidien : l'écriture, censée conjurer la perte, devient ainsi un médium de présence exacerbée, sans jamais résoudre la contradiction fondamentale entre vie et récit.

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Francesco Pétrarque et ses disciples : Étienne Anheim

L’ouvrage d’Étienne Anheim, « Pétrarque : portrait de famille » (Minuit, 2026), reconstruit le projet littéraire de Francesco Pétrarque à l’aune d’un réseau familial complexe et appréhende son œuvre comme un « portrait de famille » discursif où construction généalogique, ancrage social et stylisation poétique s’entremêlent inextricablement. S’appuyant sur une analyse textuelle et des recherches archivistiques, Anheim démontre comment Pétrarque mythifie ses origines à travers une généalogie patrilinéaire de notaires, tout en marginalisant ou en réduisant au silence des figures clés – notamment sa mère, sa fille et les mères de ses enfants. Les constellations du père (modèle professionnel à dépasser), du frère (alter ego spirituel), de Laure (vide réel, amante imaginaire et figure symbolique de la poésie), ainsi que des enfants et des amis, se déploient comme des relations structurantes au sein desquelles Pétrarque forge son identité d’auteur. L’écriture apparaît ainsi toujours comme une pratique fragmentaire et adressée à une « familia » élargie, composée de parents, de correspondants et de successeurs littéraires. Anheim ne résout pas les tensions entre l’histoire sociale reconstituée par les archives et l’autoprésentation littéraire, mais les conçoit plutôt comme un espace fécond où Pétrarque invente sa propre généalogie et établit simultanément le modèle de l’écriture moderne — un modèle fondé sur la mémoire sélective, le remodelage symbolique et la transformation des liens familiaux en transmission littéraire.

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Réserve : rouverte

Échange et malentendu : Jacques Decour, Philisterbourg

« Philisterburg » de Jacques Decour (1932, Éds. Allia, 2023) est un texte paradigmatique de la poétique de l’entre-deux : œuvre hybride entre journal intime, essai, récit de voyage et analyse politique, qui, du point de vue d’un jeune étudiant français en études germaniques, explore l’Allemagne de la fin de la République de Weimar tout en interrogeant les conditions épistémiques de cette observation. Au cœur de l’œuvre ne réside pas une représentation unilatérale de l’étranger, mais bien la tension féconde entre proximité et distance, entre participation et introspection critique, qui se manifeste tant formellement – ​​dans l’entrelacement de passages narratifs et essayistiques – que dans le fond. Le texte de Decour déploie un panorama dense de forces sociales, politiques et culturelles où les personnages apparaissent moins comme des individus que comme porteurs de positions structurelles au sein de la relation franco-allemande. Une attention particulière est portée au rôle du langage et de la traduction, lieux d'incompréhension et de compréhension, à l'analyse des stéréotypes et des représentations de l'ennemi, ainsi qu'à la comparaison de différents systèmes éducatifs comme expressions de visions du monde divergentes. Sur fond d'escalade politique autour de 1930, le portrait acquiert une acuité prophétique sans jamais sombrer dans le déterminisme. Cette recension souligne comment Decour conçoit l'« entre-deux » non comme une synthèse harmonieuse, mais comme un espace conflictuel et générateur de savoir où la différence culturelle devient visible et concevable – et comment, précisément, cette posture littéraire confère au texte sa pertinence durable et son urgence intellectuelle.

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Entre mythe et massacre : les romans franco-allemands à l'ombre du Troisième Reich

« Le Roi des Aulnes » (1970) de Michel Tournier et « Les Bienveillantes » (2006) de Jonathan Littell, malgré les 36 ans qui les séparent et deux tempéraments littéraires fondamentalement différents, sont tous deux des romans franco-allemands au sens le plus précis du terme : Tournier envoie son garagiste parisien Abel Tiffauges prisonnier de guerre en Prusse-Orientale, où il perçoit l’Allemagne comme un pays miroir mythologique – des troupeaux de cerfs comme des animaux héraldiques, le pavillon de chasse de Göring comme un « palais sur rails », le château de Kaltenborn à Naples comme l’accomplissement d’une obsession pour le Roi des Aulnes – jusqu’à ce que l’enfant juif Ephraïm inverse tous ses symboles à la fin et se transforme en étoile de David dans la dernière phrase ; Littell dote son narrateur, Max Aue, officier SS et assassin de masse, d'origine alsacienne, d'une mère française, d'une formation à Sciences Po et de collaborateurs parisiens. Ainsi, l'hybridité franco-allemande apparaît non comme un facteur d'humanisation, mais comme une condition préalable à la complicité : quiconque connaît aussi bien Racine que Hölderlin écrit simplement des massacres dans un français plus fluide. L'interprétation contrastée présentée ici soutient que les deux romans partagent précisément ce point commun : ils rejettent le récit rassurant d'un national-socialisme culturellement étranger, imposé de l'extérieur à l'héritage franco-allemand, et contraignent au contraire leurs protagonistes – le Français fasciné comme l'assassin hybride – à reconnaître dans leur propre éducation, leur fascination et leurs compétences linguistiques une porte d'entrée vers le régime nazi. La critique établit une distinction nette entre l'aliénation mythologique de Tournier – le crime est sublimé en schémas archaïques (Erlkönig, Christophe, inversion des signes) pour devenir visible – et l'immanence hyperréaliste de Littell, qui nie tout bouclier mythologique et entraîne le lecteur dans une complicité grâce au ton narratif recherché d'Aue, complicité à laquelle il ne peut échapper. La critique suggère que cette différence s'explique non seulement esthétiquement mais aussi historiquement : en 1970, Auschwitz était encore indescriptible, il était sublimé ; en 2006, il était académique et muséifié, et Littell insistait sur son caractère intraitable. En tant que textes franco-allemands, les deux romans sont également examinés sous l'angle de leur politique linguistique : l'allemand, que Tournier laisse dans le roman comme un matériau étranger respectueusement non traduit (Napoléon, Reichsjägermeister, Jungmann), et le français, que Littell choisit comme langue écrite pour le massacre allemand – un sacrilège littéraire qui retourne la « clarté française » contre elle-même et illustre ainsi la thèse de la recension selon laquelle la communauté culturelle franco-allemande ne peut pas combler le trou noir de son histoire, mais seulement tourner autour.

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La réconciliation est au cœur du conflit : Christine de Maizières

« Trois jours à Berlin » de Christine de Maizières (Wespieser, 2019 ; j'ai été quelque peu surprise de ne trouver aucune traduction allemande) métamorphose le 9 novembre 1989 en une mosaïque poétique de voix, de souvenirs et de perspectives. Anna, une Française, se rend dans la ville coupée du monde pour retrouver Micha, le fils d'un haut fonctionnaire est-allemand, qu'elle a rencontré jadis. Entremêlant archives de la Stasi, monologues intérieurs et le regard surnaturel de l'ange Cassiel, le roman déploie un récit polyphonique de l'histoire comme un « pliage » : Berlin devient une métaphore vibrante de l'Europe, une « plaine immense » emplie de ruines, de langues et de désirs. La chute du Mur n'apparaît pas comme un moment héroïque, mais comme un instant de perméabilité fragile, où le silence, l'incompréhension et la poésie subvertissent le pouvoir des idéologies. « Trois jours à Berlin » peut s’interpréter comme une réflexion poétique sur le regard français porté sur l’Allemagne – une œuvre qui rend la division non seulement politique, mais aussi existentiellement tangible. La fluidité narrative de De Maizières, son jeu entre introspection lyrique et froideur bureaucratique, permettent à l’événement lui-même de s’exprimer : la réconciliation comme mouvement esthétique, non comme conclusion historique. Dans la tension entre Anna et Micha, entre l’ange Cassiel et le peuple, se dessine l’image d’une Europe en quête de sa « part manquante » – une tendresse perdue qui se redécouvre au moment de l’ouverture.

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La réalité nue : À propos de la nouvelle édition des premiers ouvrages de Claude Simon

Le roman de Claude Simon, « La corde raide » (1947), est une mosaïque de scènes, de souvenirs et de réflexions, depuis les baignades en mer avec la jeune Véra jusqu'aux réminiscences de l'enfance et aux expériences de la guerre, pour aboutir à des considérations sur la théorie de l'art. La « corde tendue » du titre symbolise un équilibre fragile entre vitalité et conscience de la mort, entre le chaos de l'existence et sa mise en forme artistique. Ces premiers écrits de l'auteur, réédités en 2025 par les Éditions de Minuit dans un volume regroupant également « Le tricheur » (1945) et présentés par Mireille Calle-Gruber, étaient longtemps restés indisponibles, Simon n'ayant pas souhaité leur réédition de son vivant. Calle-Gruber interprète ces textes comme un laboratoire poétique où se perçoivent déjà le montage, la fragmentation, la simultanéité du temps et la primauté de la perception sensorielle sur l'action – des techniques qui caractériseront son œuvre ultérieure. Cette nouvelle édition comble une lacune dans l'histoire de l'œuvre en rendant à nouveau accessible ce moment de son développement littéraire (les deux textes sont absents de l'édition Pléiade). – L'article interprète « La corde raide » comme un récit non linéaire, un réseau associatif de scènes et de leitmotivs liés par des champs sémantiques tels que l'eau, la lumière, la végétation, le corps et le mouvement. Les expériences de guerre ne sont pas dépeintes de manière héroïque, mais comme une réalité chaotique et sensorielle ; les scènes d'enfance servent de base à la perception et de contrepoint au présent existentiel. La tension entre apparence et réalité est centrale : Simon critique la « falsification » dans l'art et la société et recherche une vérité nue et sans fard, Cézanne faisant office de contre-modèle positif à la peinture académique. L'architecture, la couleur et la lumière sont employées, comme en peinture, pour structurer la mémoire et la perception. Dans l'ensemble, « La corde raide » est comprise comme une exploration précoce, mais déjà cohérente, d'une poétique qui équilibre perception, mémoire et forme sur un fil tendu entre chaos et structure.

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Cet article, rédigé en allemand, est disponible à l'adresse https://rentree.de. Des traductions automatiques en anglais et en français sont également disponibles. Anglais, Französisch.

Remarques
  1. Les rubriques en français

    Article | Des articles sur la littérature française contemporaine ;

    Compte-rendu | Des notes plus courtes sur un texte littéraire, une brève discussion ou une lecture ponctuelle, des idées au fil de la lecture ;

    supplémentaire | Un extrait choisi, un passage significatif sans commentaire, accompagné de sa traduction allesmande ;

    Réserve | Un texte, une œuvre, un auteur, reprise et relu.

    Débat | Discussion de textes, critiques, théories, pertinence pour la littérature française contemporaine.

    Poétique de l'enfance | Présentation d'ouvrages littéraires consacrés à l'enfance et à l'adolescence.

    Judéité | La littérature française juive est un territoire ou un appartement imaginaire, une mémoire et une identité qui ont été redécouvertes, y compris la recherche de traces généalogiques et de questions d’identité culturelle/linguistique, de politique et d’histoire.

    Rendre justice | La littérature est un instrument qui imprègne non seulement d'aborder les thèmes du droit et de la justice, mais aussi de les traiter et de les remettre en question sur le plan esthétique.

    Dialogues | Les textes contemporains qui dialoguent avec les œuvres de l'histoire littéraire, de manière intertextuelle, tantôt dans une actualisation critique, tantôt sous forme d'hommage ou de transformation.>>>

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